L’apocalypse zombie et le plan de relance de monsieur Macron

Alors que les conséquences économiques de la pandémie accroissent certaines dynamiques de ralentissement de la mondialisation déjà en œuvre depuis quelques années, le plan de relance proposé par Macron pour la France va dans le sens de politiques budgétaires déjà établies par ses prédécesseurs : diminuer le coût du travail par la baisse des cotisations sociales. On reviendra d’abord sur ce qu’est une crise dans le capitalisme pour voir quels sont les différents types de plans de relance traditionnels (keynésiens vs libéraux). On verra également que la réponse libérale à la crise économique entretient des “entreprises zombies” déjà existantes. Enfin, on terminera sur les conséquences en termes d’accroissement des inégalités de classes, genre et race de ce plan de relance, et les perspectives qu’on peut tirer de cette crise en tant que communistes.

D’abord c’est quoi un plan de relance ? 

En cas de crise deux types de relance sont en général menées simultanément : 

  • La relance monétaire vise à créer de la monnaie pour financer le manque de liquidités (l’argent est indispensable à l’échange marchand : si l’on veut que les échanges capitalistes augmentent, il faut accroître la quantité de monnaie). C’est la fonction de la Banque Centrale Européenne, laquelle a créé 750 milliards d’euros dans le but de relancer les transactions dans la zone euro.
  • La relance budgétaire vise à favoriser le retour de l’investissement productif, c’est-à-dire de relancer l’accumulation capitaliste. Il faut « débloquer » le capital de ses formes improductives : épargne sous le matelas, titres financiers spéculatifs, machines qui ne tournent pas, etc. Bref, tout volume de capital qui n’est pas utilisé pour produire et pour se transformer à la fin en volume plus grand de capital. C’est cette fois la fonction du plan de relance du gouvernement 1 .

Les débats auxquels on assiste dans les médias tournent surtout autour de l’opposition entre relance par la demande VS relance par l’offre. Pour comprendre ces plans de relance budgétaire il faut en distinguer les principaux types :

  • La gauche privilégie un plan de relance basé sur la demande : la hausse des revenus des plus pauvres doit relancer l’économie. En effet, l’argent des plus favorisés est mis de côté : il est bloqué et ne permet pas l’investissement. Les classes bourgeoises et moyennes n’ont pas besoin de dépenser ce revenu qu’ils épargnent car leur consommation courante est déjà assurée. Les prolétaires dépenseront eux leur surplus de revenu dans les biens de consommation plutôt que de l’épargner. Face à cette hausse de la demande, les capitalistes choisiront  d’investir à nouveau, et l’accumulation repartira. Ce programme est donc soutenu par une vision des crises comme un problème de sous-consommation. 
  • La droite favorise une relance par l’offre (c’est le choix du gouvernement) : il s’agit d’accorder des avantages aux entreprises pour qu’elles investissent à nouveau. Il y a alors un second choix à faire entre deux orientations :
    • Hausse de l’investissement public : l’Etat investit lui-même et effectue des commandes aux entreprises pour des grands travaux par exemple. Dans ce cas, la dette publique augmente mais comme la croissance repart les impôts sur les bénéfices dans le futur permettront de payer l’endettement de l’Etat. 
    • Baisse des impôts sur les entreprises et sur la production (c’est le choix du gouvernement, qui reste dans la logique de ses politiques antérieures) : les impôts sur la production des entreprises sont assouplis ou annulés. La part du profit qui était consacrée à l’impôt peut servir à l’investissement, l’Etat se retrouve fortement endetté et les entreprises peuvent alors accumuler même avec un profit faible. Rembourser l’endettement de l’Etat ne sera pas possible dans le futur même en cas de reprise de la croissance puisqu’une nouvelle hausse des taxes et de la fiscalité pèserait sur l’accumulation et provoquerait une rechute dans la crise. Le seul moyen de résorber la dette publique sera alors de réduire les dépenses de l’Etat (puisqu’il ne peut pas augmenter ses recettes), donc d’appliquer des mesures d’austérité proportionnelles aux cadeaux faits aux capitalistes.

Les années 2020 s’annoncent déjà comme celles de l’austérité, de la réduction massive des dépenses publiques pour résorber le déficit qui est aujourd’hui creusé pour tenir sous perfusion les capitalistes privés incapables de maintenir leur taux de profit. Un tel choix est en apparence absurde et irrationnel mais pas du point de vue du capital. Nous verrons que, aussi surprenant que cela puisse paraître, la stupidité de nos dirigeants n’est pas responsable, mais c’est bien les impératifs capitalistes eux-mêmes qui nous mènent à cette politique.

Le contexte particulier de la crise de la pandémie : déroulement d’un apocalypse zombie

On peut dire que l’économie Européenne a été plus sévèrement touchée par comparaison aux géants US et chinois, puisque la production industrielle européenne s’effondre de 27% en 3 mois (contre moins de 17% pour la Chine et USA). Du côté de la France, une chute de 9% du PIB est attendue sur l’année 2020 selon l’INSEE, la hausse du chômage atteindra presque 10% tandis que le pouvoir d’achat diminuera 2 . Même si un rebond de la production industrielle et de la croissance en général est attendu en 2021 (sous réserve de résorption de la pandémie), les contradictions de l’accumulation du capital en Europe se sont exacerbées.

L’apocalypse zombie : il existe un capital excédentaire en Europe de plus en plus important

L’agence France Stratégie (aka « haut commissariat au plan ») définissait ainsi en 2019 les “entreprises-zombies”: « on appelle « zombie » des entreprises ayant au moins 10 ans d’âge et dont le revenu opérationnel est insuffisant pour couvrir leur charge d’intérêt pendant trois années consécutives […] [Les entreprises-zombies] représentent en France 5,6% du total des entreprises matures ».

Les investissements des entreprises sont financés par des emprunts auprès des banques ou sur les marchés financiers. Les entreprises doivent donc produire pour rembourser la somme empruntée (qui égale leur investissement) et l’intérêt de l’emprunt (qui capte donc une partie du profit). Les taux de profit des entreprises doivent donc à minima égaler le taux d’intérêt en vigueur imposé par les marchés financiers et les banques. Les zombies sont donc encore capables de rembourser leur emprunt avec intérêt, mais ne dégagent pas ou peu de profit supplémentaire qui garantisse leur viabilité à terme. En d’autres termes, le taux de profit y est si bas que le capital parvient tout juste à assurer sa simple reproduction à court terme (il ne se valorise pas ou presque pas). Il s’agit là de capitaux excédentaires qui « piègent » une partie du capital constant et de la main d’œuvre dans une production minimale. Au cours des années 2010, ce capital productif dit « piégé » par les zombies représente 6 à 8% du volume total de capital productif, et 12% de la masse salariale en France.

Une hiérarchie des pays européens peut être établie en fonction du nombre d’entreprises-zombies par rapport au nombre total d’entreprises. Parmi les grand pays cités par France Stratégie quelques mois avant la crise du covid-19, on trouve sans surprise l’Allemagne en meilleure position et les pays d’Europe du sud tels que l’Italie et l’Espagne parmi les plus entravés par ces zombies. La France est dans une situation intermédiaire. Globalement, plus la taille de l’entreprise est petite, plus les zombies seront nombreux. 3 Les secteurs qui affichent les taux de rentabilité les plus bas étaient les plus gangrenés avant la crise (en France, il s’agit de l’immobilier et de l’information/communication).

La crise du covid-19, dont on ne peut pas encore établir un bilan chiffré définitif, généralise les zombies pour plusieurs raisons. D’abord, les profits eux-mêmes s’effondrent du fait de la baisse spectaculaire de la production de biens et services. Ensuite, face à la peur de ne jamais être remboursé, le monde des banques et de la finance tend à relever ses taux d’intérêts, ce qui complique l’accès au crédit pour financer l’investissement (et donc la reprise de l’accumulation est freinée : l’argent épargné ne se convertit plus en capital). Ces éléments auraient logiquement pour conséquence immédiate de liquider ceux qui étaient déjà des zombies avant la crise (ils feraient faillite). On va pourtant voir que les gouvernements européens, tel les producteurs de The Walking Dead, repoussent indéfiniment la fin de la sinistre saga.

Faire du bouche à bouche à un cadavre : la relance européenne tente de sauver un régime d’accumulation sénile

La chancelière allemande et cheffe de file du bloc capitaliste européen, Merkel, a suscité de nombreuses critiques dans les années 2010 à l’occasion de la crise de la dette des pays d’Europe du sud. Elle s’était illustrée par son intraitable opposition à tout déficit public, un fanatisme ordo-libéral qui justifia l’ingérence allemande dans l’application des politiques d’austérité les plus extrêmes, en Grèce notamment. Sa conversion semble donc radicale lorsqu’elle déclare que cette fois le problème de la dette publique n’en est plus un. Aussitôt dit, aussitôt fait : le pacte européen de stabilité qui jusqu’ici plafonnait les déficits publiques a été immédiatement suspendu. On note que dans le premier cas il s’agissait de l’avenir des services publics d’Europe du sud et dans le second de l’avenir du grand capital allemand : l’évolution du point de vue de la chancelière sur les questions budgétaires n’a donc rien d’une « conversion » aux arguments de la relance par l’endettement public.

De son côté, la BCE (Banque Centrale Européenne) relance son plan de rachat de dettes (quantitative Easing) pour garantir le financement du déficit des états et assurer l’approvisionnement en liquidité 4 : 750 milliards d’euros sont créés pour ce faire 5 .  Il s’agit de rassurer les marchés financiers pour éviter une situation de panique déjà connue en 2008.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil Charles Michel se congratulent du plan de relance à 750 milliards d’euros, le 21 juin à Bruxelles.

La relance budgétaire va aussi dans ce sens, l’exemple français est là dessus similaire au reste de l’Europe. La première mesure vise à délester les patrons du paiement des salaires en faisant prendre en charge le paiement du chômage technique par l’Etat (on peut parler de nationalisation du salaire), et met en place une logique de laxisme complet envers les fraudes au dispositif (fraudes subventionnées donc). Muriel Pénicaud, ministre du travail, déclara non sans humour que sa logique était « la confiance a priori » envers les employeurs ! Pour les imbéciles d’Europe 1, ce sont même les salariés qui fraudent en travaillant volontairement pendant le chômage partiel ! Dans un second temps, le gouvernement se livre à un lamentable jeu dans lequel il choisit quelles entreprises survivront ou non. Avec la main droite, Air France et les entreprises de l’aéronautique sont maintenues à flot par des subventions publiques alors que leur bilan économique les aurait mises en faillite. Avec la main gauche, ils assurent être impuissants face au libre jeu du marché lorsque des établissements d’entreprises n’étant pourtant pas en faillite ferment tel que c’est le cas à Bridgestone par exemple. Un interventionnisme au secours des grands groupes capitalistes qui tranche bien avec les discours sur les bienfaits du laisser-faire en période de croissance, dans une logique de socialisation des pertes et d’appropriation privée des gains par la classe dominante.

De manière générale on est surpris par le faible nombre de faillites dans cette crise pour l’heure. 6 Les entreprises, même de taille assez modeste, sont maintenues à flots à grand renfort de subventions, de réductions d’impôts, de crédits garantis par l’Etat, de divers dispositifs de prise en charge des salaires par l’Etat. Le statu-quo avec le capital excédentaire ne pourra pas se maintenir plus de quelques mois et cache une restructuration par l’élimination de celui-ci. La dévalorisation massive des capitaux dans un grand nombre de secteurs appelle des faillites annoncées, même si les crédits d’impôts, la prise en charge des dettes et des salaires par l’Etat semblent avoir pour but d’amortir le choc en les retardant jusqu’en 2021.

Survivre à une apocalypse zombie en nourrissant les zombies : un réflexe idéologique qui a une base matérielle

La plupart des commentateur·ices ont souligné l’absurdité du « plan de relance ». Des économistes de gauche et même en partie de droite ont parlé tantôt d’un « coup de com », tantôt d’un « aveuglement idéologique ». Nous ne les blâmons pas, tout dans ce plan, dans l’attitude du gouvernement et des instances européennes, nous invite à penser que l’on a affaire ou bien à des idiots, ou bien à des fanatiques. Sans nier que les deux propositions puissent être justes, s’en tenir à cette explication serait un pur idéalisme qui nous réduirait à critiquer « l’orientation néolibérale » à la manière des sociaux-démocrates lorsqu’il cherchent à vendre (se vendre ?) une politique « au service des gens pas de l’argent », comme le dit par exemple le PCF qui a abandonné toute référence de classe. En tant que marxistes, nous proposons de comprendre les choix de l’ennemi à partir de la base matérielle qu’il occupe. 

L’accumulation capitaliste peut être réalisée de plusieurs manières et dans des cadres institutionnels variables selon les époques et les régions du monde. On parle souvent en Europe des « trente glorieuses » comme la référence d’encadrement institutionnel la plus stable du capitalisme : la forte croissance y est soutenue par les progrès technologiques dans l’industrie, ceux-ci permettant l’émergence d’une « société de consommation », c’est-à-dire l’augmentation du nombre de biens de consommation standardisés dans le total des marchandises échangées. Un système de production ne s’explique pas seulement par les progrès techniques qui le sous-tendent mais aussi par son « mode de régulation » (c’est-à-dire par le cadre institutionnel dans lequel se déroulent les rapport sociaux).

Durant les trente glorieuses, le cadre institutionnel est de type fordiste : la lutte économique des classes pour le partage de la valeur ajoutée est en partie institutionnalisée, les syndicats sont forts et une importante protection sociale est gérée par des organismes paritaires (patrons et représentant·es des salarié·es). Au niveau du gouvernement, le mouvement ouvrier a des canaux de représentation au parlement avec les partis communistes et sociaux-démocrates qui portent une partie de leurs revendications. Ce cadre institutionnel permet pendant toute la période que l’évolution des salaires soit associée à l’évolution de la productivité (la paye augmente en même temps que la production) ce qui permet à de nombreuses familles ouvrières d’avoir accès à la société de consommation 7 . Concernant le rôle de la monnaie, c’est-à-dire de l’institution indispensable à l’échange de marchandises, celle-ci est pendant le fordisme du ressort de la production des banques (en France en tout cas). Elles accordent des crédits en nombre importants pour financer l’accroissement continu des échanges permis par l’expansion industrielle. Le secteur bancaire est nationalisé depuis la libération. C’est donc l’Etat (et donc les parlements et gouvernements successifs où siègent des représentant·es du mouvement ouvrier) qui décide où va l’argent, quelle activité est ou non financée, le tout selon une vision stratégique sur cinq ans (C’est ce que l’on appelé la planification et qui n’a aucun rapport avec ce que nous impose Macron : le nouveau « haut commissariat au plan » de M. Bayrou se contentera de faire de la prospective).

La crise des années 1970 met fin à la régulation de type fordiste, d’abord parce que l’accumulation qu’elle permettait entre dans une crise liée à la baisse du taux de profit, ensuite parce que le mouvement ouvrier subit une série de défaites qui conduisent la bourgeoisie à réorganiser les institutions en sa faveur. A partir de 1989 jusqu’au traité de Maastricht et sa mise en œuvre, de nouveaux évènements permettent de tracer le nouveau cadre institutionnel du capitalisme dans lequel nous vivons. L’effondrement du bloc soviétique et la réunification allemande vont faire tomber les dernières barrières à la mondialisation : les États-nations suppriment les entraves à la circulation des capitaux. Il est désormais possible pour les capitalistes d’investir presque partout dans le monde en un temps record. Le secteur bancaire nationalisé disparaît pour laisser place à des institutions plus adaptées à la période : les marchés financiers dans lesquels les nouvelles banques privées et les autres institutions financières deviennent les nouveaux décideurs de l’organisation de l’économie. La domination de la finance internationale sur les choix d’investissement et de financement des activités rend impossible une véritable planification publique. 8 Le monde dans lequel nous vivons est celui-ci, où l’économie capitaliste est dominée par un secteur particulier : la finance 9 .

Si le gouvernement s’oriente vers un plan de relance qui est en réalité un plan de réduction d’impôts sur les entreprises, mais surtout si le gouvernement cherche à maintenir en vie les entreprises zombies qui sont pourtant incapables de dégager un profit, c’est en raison de cette domination de la finance. Derrière l’absurdité de la décision de ruiner l’Etat pour tenir à bout de bras des entreprises non viables (qui à terme feront de toute manière faillite), il y a l’impératif de rassurer les marchés financiers déjà fragilisés par une situation d’avant-covid semblable à la situation de la crise de 2008.

En effet, si la crise du covid n’est pas une crise « naturelle » du capitalisme, car provoquée par un élément externe (le virus), elle exacerbe les contradictions à l’œuvre dans les crises cycliques. Sous le régime du capitalisme financier, nous avons connu des effondrements boursiers plus ou moins violents approximativement tous les 10 ans 10 . Ces crises cycliques sont dues à des emballements de l’endettement suivis de ruptures brutales dues à des paniques sur les marchés des lors qu’il apparaît que les dettes contractées ne pourront pas être remboursées. 

Le mécanisme est le suivant : la rentabilité des investissements due à la hausse de la productivité qu’ils permettent incite les capitalistes à l’euphorie et à l’accélération de l’endettement pour des investissements qui s’avèrent de moins en moins rentables voire qui sont purement spéculatifs. 11 Les nouveaux capitaux investis affichent progressivement des taux de profit inférieurs aux investissements précédents (la productivité se retourne), ce phénomène est à l’origine du passage des euphories aux paniques sur les marchés. Dans le passage à la panique, l’accès au crédit est restreint et les taux d’intérêt montent. Les taux de profit (en baisse) tombent au-dessous des taux d’intérêt (en hausse) et le capital alors relativement excédentaire se retrouve éliminé par les effets de la régulation  financière (pour une entreprise en incapacité de relever son taux de profit sa situation d’insolvabilité se traduit par une faillite). 

Or, les marchés financiers ont aujourd’hui toutes les raisons de croire qu’une grande partie des titres de dettes qu’ils échangent ne seront pas remboursés car des faillites en série sont à attendre. Le gouvernement n’a aucun autre moyen s’il veut sauver le capitalisme sous sa forme financière que d’empêcher, au moyen de l’endettement public, une vague de faillites. Dès lors la crise sanitaire passée et les faillites suffisamment étalées dans le temps pour éviter une panique, l’Etat devra rembourser son déficit en pratiquant de sévères coupes budgétaires dans les services publics et la protection sociale. 

Il faut donc nourrir les zombies pour ne pas que les marchés financiers paniquent. Cela est d’autant plus important que dans les institutions du capitalisme actuel, l’Etat est lui-même dépendant de la finance internationale puisque c’est elle qui le finance 12
Le cadre institutionnel dominé par la finance est  extrêmement instable et limite les marges de manœuvre des États sans que la voie d’un nouveau type de  régulation n’émerge. La France et l’Europe du sud sont exposées à des attaques spéculatives contre leurs économies et contre  la capacité de l’Etat à supporter le poids d’une dette publique qui cache des taux de profit faibles voir inexistants (négatifs) dans un grand nombre d’entreprises. Sur les marchés financiers s’échangent par exemple des assurances sur le remboursement de la dette publique française. Ceux qui achètent ces assurances ne sont pas tenus de posséder eux-mêmes une part de la dette, ils ont donc directement intérêt à provoquer une panique sur les marchés pour mettre en situation de faillite la France (ou un autre pays).

Contre l’effondrement à court terme, les pays de la zone Euro pourraient mutualiser les dettes de sorte à éviter l’emballement des taux d’intérêt sur les dettes publiques dans les pays d’Europe du sud, et ainsi limiter les tentations de sortie de l’euro. Une solution qui désavantage les puissances d’Europe du Nord et notamment la puissance hégémonique de l’UE, l’Allemagne.  Cela dépendra donc des conditions politiques qui se joueront dans un avenir proche.

Si une crise d’ampleur semble quasi-inévitable, indépendamment même de l’évolution de la pandémie, la sortie de celle-ci peut prendre différente voies. Nous rejetons ici l’hypothèse d’un effondrement du système capitaliste sous l’effet d’une crise mécanique puisque le taux de profit peut toujours être rétabli par l’intensification de l’exploitation. C’est pourquoi nous défendons la nécessité de s’organiser et de s’investir activement dans la voie d’une sortie du capitalisme, d’une révolution communiste. Plusieurs perspectives s’ouvrent :

  • Une voie réactionnaire : l’accroissement absolu de l’exploitation : C’est-à-dire la hausse du temps de travail et la baisse des salaire. Une marge de manœuvre importante existe pour les capitalistes, et la limite ne peut qu’être celle d’une défense de notre classe. Différentes formes politiques peuvent être prises : par exemple la mise en place d’une prédation raciste et impérialiste visant à surexploiter les prolétaires racisé·es et les femmes à l’extrême, et à valoriser ainsi une concurrence radicale entre travailleur·ses
  • Une voie « progressiste » : l’accroissement relatif de l’exploitation par la mise en place de techniques de production nouvelles qui relancent la productivité après une dévalorisation et/ou une destruction du capital obsolète et excédentaire. Cela passera sans doute par la recherche de nouvelles sources d’énergies et de nouvelles technologies. Cette perspective semble improbable dans un capitalisme dominé par l’institution du marché financier, par nature incapable de planifier des rendements à long terme, et supposera sans doute a minima un capitalisme d’Etat planificateur. L’éviction du capital excédentaire n’est de toute manière jamais la solution préférable pour les prolétaires puisqu’elle suppose qu’une partie d’entre eux sont également excédentaires au vu des nouvelles conditions de production.
  • Enfin une voie qui ne cherche pas à rétablir le taux de profit mais à échapper à la loi du profit. C’est la voie communiste qui existe au sein des luttes. Elle suppose la collectivisation de l’appareil de production par les prolétaires eux-mêmes et son placement sous contrôle populaire. Elle suppose l’opposition active et volontaire à la division capitaliste du travail (fondement des hiérarchies de classe, de « race » et de genre) et la transformation radicale des techniques de production. Dans cette perspective, le refus du remboursement des dettes va de pair avec la dissolution du système monétaire dominé par la finance sans retour au système des banques d’Etat et par l’expansion de la gratuité, base d’une lutte révolutionnaire contre les échanges marchands et son corollaire : l’oppression salariale.

Post-Scriptum : sélection des mesures les plus foireuses du plan de relance 13

Le plan de relance budgétaire s’élève à 100 milliards jusqu’en 2022, le chiffre est en réalité gonflé par des mesures déjà prises et présentées comme faisant partie du plan. Il comporte 70 mesures classées entre « transition écologique », « compétitivité » et « cohésion sociale et territoriale », chaque catégorie représentant environ un tiers de la dépense totale.

Principalement des mesures fiscales pour les entreprises :

A. Les impôts sur la production seront réduit de 20 milliards conformément aux exigences du MEDEF. Ils s’ajouteront aux 24 milliards de baisse d’impôt déjà accordés et aux 60 milliards de cotisations patronales supprimées en 2019 en échange de la suppression du CICE. 

Puisque aucune contrepartie n’est exigée aux employeurs, il s’agit de transferts direct de l’argent de l’Etat et des caisses de sécurité sociale vers les capitalistes.

B. L’extension de l’emploi précaire et des rémunérations inférieures au SMIC pour les jeunes : environ 430 000 emplois sous-rémunérés et précaires seront créés et subventionnés par l’Etat. Cette véritable promotion de la précarité mélange retour des emplois aidés (130 000), différentes formes de contrats d’insertion et « garantie jeune ». On aura aussi une augmentation des services civiques de 80 000, alors que ce type de sous-emploi permet déjà aux administrations et aux collectivités territoriales de réduire les emplois sous statut standard.

Une “transition écologique” sous le capitalisme ?

A. Le gouvernement est fier d’annoncer 6,7 milliards pour la rénovation thermique des bâtiments… mais c’est 3,3 milliards de moins que ce qui était déjà prévu par la convention citoyenne. Ce qui est présenté comme un investissement écologique est en fait une réduction stricte du budget de l’écologie !

B. Les nombreuses incitations à la modernisation de la numérisation qui favoriseront l’accroissement des dépenses énergétiques au profit des entreprises. Une perspective déjà annoncée par la mise en place de la 5G qui favorise la hausse radicale des dépenses énergétiques des entreprises qui y auront recours (et qui au passage met à la poubelle l’un des « gains démocratiques » des gilets jaunes, à savoir remplacer la taxe carbone par un projet écologique mis en place par une convention citoyenne, laquelle avait voté pour la suspension du projet de 5G. Macron met ici fin aux illusions d’une démocratie participative qui faisait office de voie réformiste au mouvement des gilets jaunes). 

C. Il y a également une batterie de mesures dont on doute fortement de leur nature écologique et qui sont pourtant inscrites à ce registre : les industries de l’automobile et de l’aéronautique seront subventionnées à hauteur de 2,6 milliards ; le nucléaire à  500 000 ; même somme pour les infrastructures de transport et 400 000 pour les réseaux d’eau et d’électricité 14

Et puis le reste…

A. 800 000 en commandes militaires (soit autant que la lutte contre la pauvreté et nettement plus que la hausse du budget des Agences Régionales de Santé : on voit qui le gouvernement choisit d’équiper en priorité)

B. Le plan facilite le passage à l’activité partielle subventionnée par l’Etat et l’Unedic où les travailleur·ses ne toucheront que 60% à 70% de leur salaire. Cela s’ajoute donc aux emplois aidés dans une logique de nationalisation des salaires. Comme c’est déjà largement le cas pour les assurances sociales dont les employeurs sont de plus en plus délestés du financement qui passe à la charge de l’Etat.

L’orientation industrielle générale du plan vise à favoriser le développement des technologies supposées stratégiques : particulièrement dans la modernisation numérique des entreprises (développement des ordinateurs quantiques et intelligence artificielle par exemple). Le choix semble renforcer le modèle du capitalisme de plateforme qui a pu maintenir largement ses activités malgré le choc du covid et du confinement. Sans s’étendre sur le capitalisme de plateforme, on sait que celui-ci repose sur une intense exploitation d’ouvriers non-qualifiés et ultra-flexibles de la logistique. Mais aussi, puisqu’il s’agit de vendre de biens à prix cassés, sur une division impérialiste du travail basée sur la sur-exploitation des travailleuses et des travailleurs des pays en développement.


1.Dans la zone euro, les institutions de Maastricht sont ainsi faites que la relance monétaire est du ressort de la BCE et la relance budgétaire du ressort des Etats. Dans les autres pays de l’OCDE c’est au niveau national que les deux politiques sont menées de concert.

2. La prévision se base sur l’hypothèse d’une inflation maîtrisée https://www.boursier.com/actualites/economie/salaires-leger-recul-du-pouvoir-d-achat-en-2020-et-prevision-a-la-baisse-pour-2021-44709.html

3. Les grandes entreprises bénéficient d’un taux d’intérêt plus favorable que les petites, ainsi la pression sur le taux de profit est moins forte. Le caractère excédentaire du capital qualifié de zombie est, en effet, relatif au niveau de l’intérêt imposé par les secteurs bancaires et financiers, et non uniquement lié aux caractéristiques propres du capital en terme de rentabilité.

4. La méthode du Quantitative Easing (assouplissement quantitatif) s’est largement développé dans les années 2010 dans les pays riches. Elle consiste pour la banque centrale (ici européenne) à acheter en bourse des titres financier, spécialement des dettes des Etats. Le but est de rassurer les marchés financiers : si chacun sait qu’il pourra revendre la dette d’un État à la BCE, cela stabilise les prix de ce titre et évite que les agents financiers refusent de prêter de l’argent à bas coût aux Etats. Pour racheter des dettes, la BCE crée de la monnaie (elle « fait tourner la planche à billets »). Les milliards de la BCE sont donc envoyer directement sur les marchés financiers.

5. Les prêts à l’Europe du sud n’en sont pas moins conditionnés à des restructurations des capacités de productions. Conditions imposées par la désormais habituelle ingérence des pays d’Europe du Nord, Allemagne en tête, dans les pays du Sud dont ils détiennent une grande partie des dettes.

6. On note quand même la multiplications des plans sociaux où des groupes semblent opportunément assurer des restructurations contre les établissements les moins productifs. Menées sous prétexte de Covid, ces restructurations sont en fait liées à des résultats faibles avant crise (« Plans sociaux le covid a-t-il bon dos ? » Art. Alternative économique du 21/10/2020). Dans ce cas les groupes capitalistes ont moins d’états d’âme que les petites entreprises à se délester de leur capital excédentaire puisqu’il ne s’agit que d’une partie de leur capital et non de leur unique établissement.

7.Ça n’empêche pas certaines fractions de classe d’en être exclues, comme les ouvriers immigrés par exemple.

8.L’abattement des barrières à la circulation internationale des capitaux fait que le cadre de cette finance est international et non national (à l’inverse des banques d’Etat sous le fordisme). Provoquant une relative convergence des taux d’intérêt et des taux de profit moyens à travers le monde.

9. Si l’affirmation est fondamentalement vrai une nuance doit être apportée : la domination du capitalisme financier sur les autres formes de capital n’est pas également partagée. En effet, les grandes entreprises, a fortiori les multinationales, sont côtées en bourse (elle émettent des titres qui leur permettent de se financer sur les marchés financiers). Considérées comme un placement sûr elles bénéficient de taux d’intérêt bas. Plus l’entreprise est petite, plus le taux d’intérêt risque d’être haut. Par exemple, l’économiste R. Boyer note que les fameux GAFAM traversent la crise sans subir de choc significatif en bourse (Les capitalisme à l’épreuve de la pandémie, 2020). La grande masse des PME et des petites entreprises n’ont elles pas accès aux marchés financiers et continuent à être financées par le crédit bancaire, elle font donc immédiatement face aux banques qui exercent sur eux un rapport de domination direct. La nouveauté de la restructuration est que ces banques sont privées et que les emprunts du crédits bancaire font l’objet a posteriori de titrisations dérivées qui s’échangent sur les marchés financiers – et peuvent s’avérer source de déstabilisation comme le montre l’exemple célèbre des subprimes portant sur l’investissement des particuliers dans l’immobilier. La finance est donc liée à la concentration, son monde est avant tout celui des grandes firmes industrielles.

10. 1987 krach boursier aux USA puis Amérique-latine et éclatement de la bulle immobilière japonaise, 1997 crise sud-asiatique puis Russie et Argentine, 2008 USA puis le reste du monde particulièrement l’Europe. L’ampleur de ces crises est croissante.

11.Donc du capital non productif, on a vu la hausse du capital non productif par rapport au capital productif tend à faire baisser le taux de profit.

12.Les recettes de l’Etat proviennent massivement de l’impôt mais ses dépenses sont supérieurs et appellent à un endettement qui est financé à des taux avantageux par la finance. Sous le fordisme, la banque de France garantissait l’endettement de l’Etat. A l’inverse, le traité de Maastricht interdit de telles pratiques à la Banque Centrale Européenne, le but étant de favoriser la finance et d’inciter a limiter les déficits de l’Etat. Depuis le milieu des années 2010, la BCE pratique tout de même le Quantitative Easing qui consiste à racheter sur les marchés financiers, à des acteurs privés, des titres de dettes des Etats, de sorte à protéger la dette des Etats des paniques boursières.

13.Sur la base de la note des Economistes Atterrés relative au plan de relance et sur le document « France relance » du gouvernement.

14.Il y a bien une subvention de 2 milliards pour la recherche sur l’hydrogène vert, mais cela semble léger au vu des nombreuses mesures favorisants les vieilles sources d’énergie comme le nucléaire ou de la propension naturelle des groupes capitalistes privés à s’orienter vers les énergies fossiles très peu coûteuses. Aucun système de sanction n’est bien sur prévu sur leur usage.

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