Les centres de rétention de la République française : une arme de la guerre contre les étrangères et les étrangers

Les luttes au sein des Centres de Rétention Administratifs (CRA) avec par exemple le 20 janvier dernier les révoltes dans celui du Mesnil-Amelot nous sensibilisent particulièrement. C’est à ce sujet que nous rédigeons cet article à propos de l’histoire des CRA et plus généralement du contrôle de l’immigration aux frontières françaises. L’objectif est de comprendre le mieux possible pourquoi et avec quelles méthodes nous agissons par rapport à tout cela.

Le principe de la « rétention de personnes étrangères en situation irrégulière » est institué par le décret du 9 décembre 1978 relatif aux « étrangers faisant l’objet d’un arrêté d’expulsion ». Dans les faits, cette pratique est issue d’une généalogie un peu plus antérieure. En 1975 éclate en France ce qui fut appelé « l’affaire d’Arenc » du nom de ce hangar situé sur le port de Marseille qui « hébergeait » des étrangers en passe d’être expulsés du territoire. Cet entrepôt appartenant originellement à la chambre de commerce de Marseille et cédé au ministère de l’intérieur en 1964 est dévoilé publiquement à l’occasion d’une conférence de presse convoquée le 16 avril 1975 par l’avocat Sixte Ugolini suite à l’expulsion avortée du marocain Mohamed Chérif qui résidait pourtant régulièrement en France. Libéré suite à cette conférence de presse qui évoquait une « disparition », il raconte à l’avocat sa rétention à Arenc. La chaîne de télé FR3 consacre notamment un reportage à cette affaire agrémenté des communiqués du syndicat des avocats de France. Paul Dijoud, secrétaire d’État en charge des travailleurs immigrés affirme pour sa part qu’Arenc ne demeure qu’un simple « centre d’hébergement » et que celui-ci fonctionne en toute légalité.

Affiche parue dans La Criée, 1975

Cette volonté de retenir et expulser des immigrés en « situation régulière » ou non trouve son origine en avril 1963 au moment de la mise en place par le gouvernement français de « contrôles sanitaires » à destination des passagers algériens arrivant à Marseille par bateau. Ces visites médicales ont alors pour but de refouler celles et ceux qui seraient « inaptes » au travail et donc inutiles du point de vue industriel. Le local d’Arenc est utilisé dès le mois de septembre de cette année et permet de « rapatrier » par le premier bateau du lendemain les algériens non admis au séjour en France. Le centre prendra en suite en charge en plus des personnes refoulées au moment de leur débarquement celles qui sont expulsées par arrêté ministériel ou décision préfectoral alors qu’elles se trouvent déjà sur le territoire depuis un certain temps.

Ces dispositifs constituant à la base une dérogation unilatérale aux accords d’Evian qui prévoient pour leur part la libre-circulation entre les deux rives de la Méditerranée sont là aussi régis par des aménagements mis en place durant la guerre de 14-18. Le Service de l’Organisation des Travailleurs Coloniaux (SOTC) et le Service de la Main-d’œuvre Étrangère (SMOE) sont mis sur pied durant les hostilités afin de gérer l’acheminement d’ouvriers algériens, tunisiens, marocains, malgaches, chinois, indochinois ou encore grecs, espagnols, portugais et italiens. Placés pêle-mêle sous l’autorité des ministères de l’armement, du travail, de l’agriculture, de la guerre ou des colonies, ces services sont employés aux mêmes tâches que celles de la police marseillaise quelques décennies plus tard à savoir le contrôle médical, l’immatriculation et l’envoi vers leur lieux de travail des étrangers ou coloniaux admis à séjourner en Métropole.

Guerre 1914-1918 : travailleurs Sénégalais chargeant les obus dans une manufacture de guerre, région lyonnaise, septembre 1916.

L’agriculture et l’industrie de la guerre sont les secteurs les plus alimentés en main-d’œuvre par le gouvernement français ce qui amènera à l’obligation de posséder une carte d’identité pour que les travailleurs puissent circuler sur le territoire. D’une manière générale, une « racialisation » de la main-d’œuvre est pratiquée par l’État à ce moment-ci par le biais de la segmentation des nationalités et des « races » avec en particulier une séparation entre ouvriers « blancs », « européens » et ceux originaires des colonies françaises ou de Chine. Cette séparation aboutit par la suite à l’installation de ces personnes dans des quartiers et villes spécifiques encadrés par des militaires assurant un système disciplinaire pour le moins musclé.

Carte de travailleur indochinois, Marseille, 1947

La répression de l’immigration est donc dans le paysage français une pratique liée à la première guerre mondiale visible aujourd’hui à travers des structures comme les centres de rétention. Triage, refoulement, expulsion, admission, surveillance sont autant de termes qui peuvent qualifier les façons d’agir de la République vis-à-vis des étrangères et étrangers pénétrant son territoire. Agir contre la rétention administrative nécessite de connaître le plus possible les ressorts de cet acte qui consolide les frontières et par là même la suspicion envers les migrantes et les migrants.

Pour en savoir plus, consulter les deux articles utilisés pour la rédaction du notre : « Arenc : le premier centre de rétention était clandestin », Ed Naylor, revue Plein Droit, 01/2015, n°104 : https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2015-1-page-32.htm et « L’appel à la main-d’œuvre étrangère et coloniale pendant la Grande Guerre : un tournant dans l’histoire de l’immigration ? », Laurent Dornel, revue Migrations Société, 06/2014, n°156 : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2014-6-page-51.htm.

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