La presse des travailleur·ses maghrébin·es en France

Dans cet article, nous reviendrons, Unes à l’appui, sur quelques publications – bulletins d’informations, journaux, tracts – issues des luttes du mouvement ouvrier immigré en France au XXe siècle. Relativement méconnues en métropole, les luttes des travailleur ·ses immigré·es, souvent algérien·nes mais pas uniquement, ont dû affronter l’hostilité permanente de l’extrême-droite et du patronat, faisant face à la répression policière autant qu’à la précarité qui affectait durement – et affecte toujours – le prolétariat immigré. Dans le mouvement ouvrier comme dans les luttes féministes, les luttes des populations issues de l’immigration ont connu des moments intenses, souvent ignorés voire combattus par les directions syndicales ou politiques de gauche. Les différentes publications que nous présentons ici en sont des témoignages.

Il s’agit du premier article issu de notre magazine Agitations n°1, sorti le 1er mai dernier, que nous publions sur notre site. Pour en savoir plus et commander la revue, c’est ici.

El Ouma
1930-1937

Pour comprendre l’histoire de El Ouma, il faut se replonger dans la lutte pour les droits des populations d’origine maghrébine dans la domination coloniale française, durant l’entre deux-guerres. En 1926 est fondée l’Étoile nord africaine, qui vise à défendre les droits des travailleur·ses algérien·nes et à ouvrir la voie vers l’indépendance. Parmi ses revendications, l’abolition du Code de l’Indigénat, qui soumettait les travailleur·ses des colonies au bon vouloir du colon, l’amnistie pour tous les prisonnier·es politiques algérien·nes ou la liberté de la presse et d’association. A partir d’octobre 1930, l’ENA publie de façon mensuelle El Ouma, un journal écrit en langue française dont Messali Hadj, fondateur du mouvement et grande figure de l’indépendance algérienne – avant d’en être écarté par le FLN – est le secrétaire général. Très lié au Parti Communiste, dont Hadj est un membre actif, El Ouma (qui signifie en arabe « La Nation ») mêle revendications sociales prolétariennes et propagande nationaliste contre l’occupant français. El Ouma permettait notamment aux travailleur·ses immigré·es d’avoir des nouvelles du pays. Le journal sera finalement dissous avec l’ENA en 1937… par le gouvernement du Front populaire.

La Voix du Travailleur Algérien
1957-1962

Durant le XXe siècle, une immigration massive de populations d’origine algérienne se produit en métropole. Les Algériens intègrent alors les usines françaises. Le 14 février 1956, au cœur de la guerre d’indépendance (1954-1962), se constitue l’Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Celle-ci est bien vite démantelée en Algérie, mais, en tant qu’union syndicale, elle ne peut être interdite en France. Très vite, elle s’implante et reçoit de nombreux soutiens au sein de la classe
ouvrière algérienne, y compris de la part d’adhérent·es de la CGT. La Voix du Travailleur Algérien est son organe de presse, et informe sur les conditions de vie des travailleur·ses algérien·nes en France ou encore sur les luttes syndicales en cours. Dans le contexte de la révolution algérienne, la répression politique gouvernementale est forte, d’autant que le
journal syndical a d’autres ennemis au sein de la lutte pour l’indépendance : l’USTA, fondée notamment par Messali Hadj, est rivale du FLN. Ce dernier élimine certains des dirigeants de l’USTA, ce qui rend la publication du journal de plus en plus compliquée. D’un format mensuel en 1957, la publication devient irrégulière, avec un journal par an jusqu’en 1962. La Voix du Travailleur Algérien demeure rétrospectivement l’un des organes de presse les plus importants du syndicalisme algérien pendant l’occupation française.

Foyers Sonacotra en lutte
1976-1978

Pour revenir sur l’histoire de ce journal, paru entre 1976 et 1978, il faut d’abord comprendre ce qu’étaient les foyers Sonacotra. Avec l’arrivée massive de travailleur·ses immigré ·es nordafricain·es en métropole, de nombreux bidonvilles voient le jour dans lesquels ces dernier·es vivent souvent dans des conditions terribles. Pour résorber cette montée croissante de la précarité, l’État Français crée en 1956 la SOciété NAtionale de COnstruction pour les TRavailleurs Algériens (SONACOTRA), qui, après l’indépendance de l’Algérie, deviendra la SOciété NAtionale de COnstruction de logements pour les TRAvailleurs. Celle-ci devait alors permettre de loger des travailleur·ses immigré·es à moindre coût. Pourtant, en 1975, les habitant·es du foyer Romain-Rolland à Saint-Denis engagent une grève des loyers, contestant d’une part leur coût trop élevé pour la qualité des résidences, l’état de délabrement de celles-ci et la répression subie dans leurs luttes – allant jusqu’aux expulsions. Dans ce contexte, les travailleur·ses se sont organisé·es pour produire ce journal, bulletin d’information à destination du mouvement et de ses soutiens pour tenir au courant des actions, et répondre aux attaques de la SONACOTRA et de l’État contre les travailleur·ses. La grève dura jusqu’en 1980, les locataires obtenant certaines victoires sur les augmentations de salaire, sans pour autant sortir de la précarité dans laquelle iels étaient plongé·es.

Sans Frontière
1979-1985

En 1972 est fondé par un groupe de travailleurs immigrés issus du Maghreb, le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), très lié à différents courants communistes post-Mai 68, comme le groupe Gauche Prolétarienne. Il fut notamment très impliqué dans la grève des loyers de foyers SONACOTRA dont nous avons parlé. En 1979, après la dissolution du MTA, certains de ses anciens membres décident de fonder le journal Sans Frontière afin de donner une tribune d’expression aux différentes communautés de travailleur·ses immigré·es. Le journal, tantôt hebdomadaire, tantôt mensuel, se veut indépendant vis-à-vis des organisations politiques classiques d’extrême-gauche ou des mouvements nationalistes des pays arabes. Il se fixe plusieurs objectifs : « favoriser l’insertion des immigrés résidant en France, être vigilant sur toute forme de discrimination raciale, sexiste, ou autre…». Le journal s’investit notamment beaucoup dans la marche pour l’égalité de 1983. Il finira par être dissous en 1985, le conduisant à changer de nom et se renommer Baraka.

Baraka
1981-1987

Baraka s’inscrit en 1981 donc dans la continuité de Sans Frontières ; comme lui, il cherche à être le journal des immigrés, par les immigrés et pour les immigrés. Quelques particularités peuvent tout de même être notées. Le journal, bien qu’ayant été fondé par des proches de courants politiques d’extrême-gauche, n’a pas seulement une vocation revendicative, et d’autres thèmes y sont abordés, notamment… les paris sportifs ! C’est pour cela que le logo de Baraka est un arceau, et que le journal s’intéresse aux courses hippiques ou aux footballeurs nord-africains jouant alors en première division. Baraka s’intéressera à de nombreux sujets, de l’actualité des pays dits du tiers-monde, à la culture développée par les immigrés en France, et de façon plus générale, à leur vie quotidienne. La publication survivra jusqu’en 1987, et durera donc 6 ans. Avec Sans Frontière, il demeure une des productions presse les plus significatives de l’histoire de l’immigration en France.

La Tribune de l’immigration
1981-2000

La Tribune de l’immigration est la publication la plus étalée dans le temps présentée dans cet article. Elle est publiée à l’initiative de la CGT, de façon bimensuelle, de 1981 à 2000. Par ce biais, la CGT cherche à s’adresser aux travailleur·ses étranger·es qui résident en France, et ces dernier·es sont d’ailleurs associé·es à la rédaction du journal. Celui-ci, comme toutes les revues publiées par la CGT consacrées à la question, était également publié en langue étrangère, pour permettre à tous les travailleur·ses de le lire. La Tribune de l’immigration aborde ainsi des thèmes assez classiques, comme la défense des travailleur·ses sans papiers et l’actualité de l’immigration, mais elle s’intéresse aussi à des questions internationales. En 1990, par exemple, la tribune publie en guise de une la photo de Nelson Mandela, figure majeure
de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, à l’occasion de sa libération de prison. Lorsqu’on connaît les rapports conflictuels que le syndicalisme français a parfois pu entretenir avec la question de l’antiracisme politique, il est intéressant de noter que cette publication a visé, à rebours d’une conception purement unitaire de la composition du prolétariat, à penser les problèmes spécifiquement liés à l’immigration.


Les Yeux Ouverts
1984

Le bulletin d’information Les Yeux Ouverts, publié en 1984, permet de revenir sur les luttes féministes des travailleuses immigrées dans les années 80. Vers la fin des années 70 se constituent les premières organisations politiques de femmes immigrées, qui ne se sentent pas toujours bien représentées dans les collectifs féministes français de l’époque. On peut notamment citer, en 1977, le Groupe Femmes Algériennes, ou en 1978, la publication d’une revue Algériennes en Lutte. Les travailleuses algériennes immigrées en France défendaient alors plusieurs revendications, par exemple la fin de l’assignation des femmes à un rôle inférieur, notamment dans le Code de la Famille, sorte de Code Civil décrété en 1984, alors même que leur action durant la guerre d’Algérie fut fondamentale. Les Yeux Ouverts, dans ce contexte, est le produit de la rencontre en 1981 de différentes militantes algériennes en lutte contre l’oppression que leur faisait subir l’organisation de la société patriarcale en Algérie. Au sein de ce groupe, elles essaient d’aller à la rencontre des femmes immigrées dans les milieux populaires pour partager avec elles leur expérience quotidienne et défendre leurs droits.

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