« Striketober » & long déclin du mouvement ouvrier

L’actualité de la lutte des classes a été marquée durant la pandémie par plusieurs mouvements importants aux Etats-Unis : Black Lives Matter, la Grande Démission et la grève d’octobre, le Striketober. Ce dernier mouvement de grève interprofessionnelle a été présenté par la presse outre-Atlantique comme étant « [le] plus grand élan de militantisme ouvrier aux États-Unis de ces dernières années, voire de ces dernières décennies ». En prenant le parti d’une analyse plus historicisée, l’auteur marxiste Jason E. Smith nous montre comment ces grèves ne relèvent pas uniquement d’un soubresaut de la polarisation de l’exploitation durant la pandémie mais s’inscrivent dans une continuité de lutte issue de la fin des années 2010.

Quel que soit le critère retenu, 2020 a été l’une des années les plus tumultueuses de l’histoire américaine récente. Nous avons, tout d’abord, assisté à une crise de santé publique internationale qui a entraîné la mort de millions d’individus à travers le monde – des centaines de milliers rien qu’aux États-Unis – et bouleversé la vie de dizaines de millions d’autres. Aux États-Unis, la démence manifeste du président n’a fait qu’exacerber ce chaos, avec le soutien d’une partie des médias sous sa coupe. La vie politique s’est bien souvent résumée aux débats enflammés pour savoir qui devrait porter le masque, les camps qui s’affrontaient en venaient régulièrement aux mains, dans les conseils d’administration des établissements scolaires, aux coins de rues et jusque dans les rayonnages des grandes surfaces. Des milices d’extrême-droite armées ont défilé à l’intérieur des parlements de plusieurs États, et ont planifié l’enlèvement et l’assassinat de gouverneurs. Le pays a connu ce qui est probablement le plus grand mouvement de son histoire récente, lorsque des millions d’Américains ont pris la rue, fin mai, après le meurtre de George Floyd ; ils ont participé par millions aux manifestations et aux émeutes, qui se sont poursuivies durant l’été, et dont les conséquences se font encore sentir dans le paysage politique et social 1. L’élection présidentielle a par la suite été contestée par le président en fonction et une foule dopée aux théories du complot QAnon a offert le bouquet final au mois de janvier. Des millions d’Américains ont été contraints au chômage par les confinements ordonnés suite à la pandémie ; d’autres se sont vus forcé de travailler dans des conditions drastiques et le plus souvent insupportables. Et pourtant, malgré ce contexte d’émeutes et de désordre, le Bureau of Labor Statistics a publié en février 2021 une étude confirmant que 2020 a été l’une des plus faibles en matière de mobilisation ouvrière dans l’histoire récente, et la troisième la plus basse depuis que ces données sont recensées (1947) : 8 arrêts de travail importants au total en 2020, mobilisant seulement 20.000 travailleurs sur une population active de plus de 160 millions de personnes2.

Cette tendance semble avoir été contrecarrée ou, en tout cas, interrompue lors du mois d’octobre de cette année. Au cours du mois d’octobre et au début de novembre, les gros titres des journaux américains et de la presse d’affaires faisaient état du plus grand élan de mobilisation ouvrière aux États-Unis ces dernières années, voire de ces dernières décennies. Les tambours de la lutte se sont fait entendre sur les réseaux sociaux, sur lesquels des récits de grèves et de débrayages, souvent anecdotiques, ont été largement partagés, donnant naissance au hashtag #striketober. Le timing de ce phénomène est pour le moins significatif. Les deux années précédant la pandémie et le confinement ont été marqués par un retour notable et surprenant de la tactique de la grève à grande échelle parmi les travailleurs américains, particulièrement dans le secteur de l’éducation : la grève déterminée des enseignants du secteur public dans des États supposément conservateurs comme l’Arizona, la Virginie-Occidentale et l’Oklahoma a, semble-t-il, annoncé la renaissance d’un mouvement ouvrier américain assoupi depuis bien longtemps. Si le contexte exceptionnel de la pandémie a jugulé, un temps, une ère nouvelle bien que balbutiante de mobilisation ouvrière, les événements d’octobre laissent penser que le retour du mouvement ouvrier est toujours à l’ordre du jour. Mais là où l’agitation pré-pandémique était largement centré sur le secteur de l’éducation publique et, occasionnellement, celui de la santé, les conflits les plus visibles de ces derniers mois ont eu lieu dans le cœur industriel américain en perpétuel rétrécissement : les mineurs en Alabama, les travailleurs des usines Kellogg’s de plusieurs États, et, aux avant-postes, la grève de 10.000 ouvriers chez John Deere 3. En plus de ces actions aisément identifiables et massives – qui atteignent le niveau requis pour être légalement considérées comme « grèves » – nous avons également assisté à une prolifération d’arrêts de travail moins visibles, plus courts et restreints, à travers le pays, qui ont fait écho, de manière inarticulée, aux conflits plus formalisés. C’est précisément parce que ce type d’actions mobilise un petit nombre de travailleurs et sont plus fluctuantes et spontanées, que leur addition génère une forme de bruit de fond, une atmosphère et une humeur combative. Elles se déroulent pour la plupart dans le secteur privé, aux seins de lieux de travail non syndiqués. Ces évènements prennent ainsi sens au travers de leur accumulation : ils semblent émaner d’une classe ouvrière qui, historiquement sur les rotules, s’est redressée pour mener la bataille.

Cet automne, alors que le pays cherchait à tâtons un chemin pour sortir de la pandémie, les travailleurs américains semblent avoir repris le combat là où ils l’avaient laissé en 2019. Certains observateurs affirment cependant que le récent pic d’actions ouvrières ne vient pas de nulle part. Bien que le rapport du BLS ne fasse état que de huit grèves majeures pour toute l’année 2020, d’autres sites qui enregistrent les conflits au travail au moyen de revues de presse et d’une veille des réseaux sociaux, comme Payday Report ou la School of Industrial Relations de Cornell, ont compté jusqu’à 1 200 arrêts de travail pour 2020 et 1 400 entre mars 2020 et l’été 2021, avant l’éruption d’octobre 4 . Mike Duff, professeur de droit du travail à l’Université du Wyoming et ancien délégué syndical Teamsters, va jusqu’à décrire le processus actuel comme l’« une des plus grandes vagues de grèves depuis des décennies » 5 . Il est vrai que ces actions ne rassemblent souvent qu’une poignée de travailleurs – 20 ici, 200 là – et ne durent que quelques heures. Elles sont souvent le résultat d’environnements de travail jugés dangereux par les travailleurs (sous-effectifs, durée de travail allongée, heures supplémentaires imposées, accélération des cadences), et ce sont d’ailleurs des situations qui se sont multipliés au cours de la pandémie, particulièrement sur les lieux de travail considérés comme « essentiels » (abattoirs, hôpitaux, centres logistiques, etc.). Ainsi, malgré des dizaines de millions de nouveaux chômeurs des suites des arrêts de production pour raisons sanitaires, ces fermetures temporaires ont joué un rôle central dans l’augmentation du nombre d’interruptions de travail. Pour celles et ceux qui sont contraints de travailler dans des conditions insupportables, débrayer est souvent perçu comme une question de vie ou de mort. C’est précisément en raison du caractère improvisé de ces interruptions de travail par de petits groupes de travailleurs, sans coordination entre lieux de production, typique de grèves plus organisées, qu’elles sont passés inaperçues, et qu’elles n’ont pas été reconnues par les employeurs ou les agences gouvernementales chargées de les répertorier. Aussi sporadiques et défensives soient-elles, et bien qu’elles n’aient pas l’horizon stratégique ou la durée d’actions plus organisées (comme celles qui ont lieu chez John Deere), cette « vague » qui se propage à la manière d’une rumeur, d’un secteur à l’autre, montre une activité militante plus assurée et en plein essor de la part de la classe ouvrière américaine, au-delà de tout contrôle ou de toute direction de ce qui reste du mouvement ouvrier organisé.

Qu’est-ce qui explique la détermination des travailleurs à refuser les conditions de travail exceptionnelles qui leur ont été imposées durant la pandémie ? Pourquoi, maintenant, les travailleurs de l’industrie sont prêts à prendre le risque de l’initiative pour exiger des augmentations salariales, après des décennies de stagnation des salaires ? Les explications diffèrent selon les situations et les observateurs. Les ouvriers de John Deere et d’ailleurs se battent contre les tentatives du patronat d’imposer les soi-disant contrats de travail « à deux échelons » touchant différents groupes de travailleurs sur un même lieu de travail syndiqué, et qui divisent effectivement les employés en deux ensembles fondés sur la date de leurs embauches. Dans le cas de John Deere, les 10.000 ouvriers en grève ne luttaient pas uniquement contre la normalisation de conditions de travail imposées lors de « l’état d’urgence » pandémique, mais ils réclamaient également une part des profits records générés dans ces mêmes conditions 6 . Mais lorsque des revendications salariales sont aujourd’hui formulées par les travailleurs, que ce soit par l’action sur le lieu de travail ou par la démission pure et simple, ces exigences ne sont pas toujours des revendications sur une part des profits sans précédents réalisées au cours de la pandémie. Les employeurs sont d’ailleurs prêts, à en croire les médias, à augmenter les salaires afin d’attirer les travailleurs alors que la production reprend après le décrochage pandémique. Un article paru récemment dans le New York Times note, par exemple, que « les employeurs payent davantage pour obtenir ces travailleurs », et les salaires moyens dans le secteur privé ont augmenté de près de 5 %. Mais bien que ces gains soient « élevés selon le standard actuel », ils n’ont même pas permis de rattraper le taux d’inflation sur la même période. 7 D’autres auteurs ont pu suggérer, même si cela semble peu probable, que les travailleurs se sont sentis confortés par la première administration démocrate « pro-syndicale » depuis des décennies, et plus généralement par un supposé tournant à gauche du Parti démocrate. Ce que tous s’accordent à dire cependant, c’est que l’apparente « tension » du marché du travail actuel et l’excès de demande en main d’œuvre par rapport à l’offre de celles et ceux disposés et capables de travailler a créé un environnement favorable aux travailleurs qui sont désormais prêts à affronter le patronat pour l’amélioration de leurs conditions de travail et contre la stagnation (et en réalité le déclin, en raison de l’inflation) des salaires réels. Ces mêmes commentateurs admettent également que, malgré ce nouveau courant dans la classe ouvrière américaine, la faiblesse relative de cette renaissance du mouvement ouvrier est une conséquence directe d’un niveau de syndicalisation historiquement bas.

L’écart entre le nombre de grèves répertoriées par le BLS et des strike trackers comme Payday Reports ou l’ILR de Cornell soulèvent d’importantes questions méthodologiques sur la manière de mesurer la combativité de la classe ouvrière américaine à un instant donné 8 . Le fait que le BLS n’enregistre que ce qui est considéré comme grève « majeure » – impliquant au moins 1000 employés pour une durée d’au moins une journée – n’est pas nécessairement la preuve d’une faiblesse conceptuelle ou une relique de la période d’après-guerre durant laquelle une large part des ouvriers américains travaillaient dans de grands complexes industriels (l’usine River Rouge de Ford rassemblait 103.000 ouvriers en 1929 et encore 60.000 en 1947). Il s’agit d’une prise de position concernant ce qui constitue une grève ou une activité ouvrière significative. Si l’enregistrement du nombre total d’interruptions du travail – dont aucune ou presque ne se hisse au niveau de la grève telle que définie légalement et formellement – permet de souligner l’étendue de l’activité de classe, à travers le nombre de lieux de travail qui connaissent une perturbation de quelque sorte que ce soit, l’ampleur d’un scénario donné de grève est bien mieux mesurée par le nombre de travailleurs mobilisés dans une action ouvrière à un moment donné. Selon le strike tracker de l’ILR de Cornell, par exemple, « le nombre de travailleurs en grève a augmenté en octobre, pour atteindre près de 25.000, contre une moyenne de 10.000 dans les mois précédents » 9 . Kim Moddy a récemment noté que nous avons connu, de janvier à octobre de cette année, un essor notable des mobilisations de travailleurs, 2,5 fois plus important qu’en 2018 (194 contre 76). Cependant personne ou presque ne peut affirmer que le pic d’octobre représente une mobilisation un tant soit peu comparable aux grèves de 2018 dans le secteur de l’éducation, ce qui est d’ailleurs confirmé par le nombre de travailleurs impliqués dans la vague actuelle : 73.320 contre 7 fois plus en 2018 10 . Il est tout aussi important de noter que l’effet des grèves des enseignants de 2018 et 2019 a été amplifié en raison du terrain de la grève elle-même. Occupant une position stratégique dans la division sociale du travail, ces interruptions du travail ont non seulement affecté ceux qui travaillent dans ce secteur mais également ceux dont la disponibilité à travailler dépend de leur possibilité d’envoyer leurs enfants à l’école. Si nous prenons le critère du BLS d’« interruption conséquente du travail » sérieusement, il est donc possible de voir 2020 non comme une anomalie, mais comme un retour à une tendance lourde. Si 2020 a été la troisième année avec le moins d’interruptions de travail depuis 1947, les deux pires années ont toutes eu lieu lors de la récente, et longue, récession qui s’est ouverte en 2008 (2009 et 2017). En octobre 2021, un mois avant que les observateurs ne commencent à parler d’« économie favorable aux travailleurs », il n’y a eu que trois grèves mobilisant plus de 1000 ouvriers, qui, cumulaient, ne représentaient que 15.000 travailleurs 11 .

Le schéma qui s’est installé à la suite de la récession, toujours en cours, de 2008 – une chute dramatique de l’activité de grève – est en réalité bien plus ancien. Il suffit pour cela de comparer les données plus récentes à celles collectées au cours de n’importe quelle année du long boom économique des décennies d’après-guerre. En 1974, par exemple, à la toute fin de cet essor, le nombre d’interruption du travail de grande ampleur était de 424, mobilisant 1,8 millions de travailleurs ; en 1949, au début de cette période, 262 grèves ont eu lieu, mais ont impliqué près de 2,5 millions de grévistes. Si nous considérons la taille de la population active en 1949, elle était de 60 millions, soit moins de la moitié de son nombre actuel, nous pouvons réaliser le caractère considérable de ces interruptions : l’équivalent d’un salarié sur 25 a fait grève cette année là. Des données similaires peuvent être consultées pour le quart de siècle qui suit. L’an dernier, ce nombre n’était que d’un pour 5000, un chiffre plus proche d’une erreur d’arrondi qu’une mobilisation substantielle de la classe ouvrière américaine.

On entend souvent dire que le niveau de mobilisation ouvrière constatée à un moment donné reflète plus ou moins le niveau d’organisation de la classe ouvrière : plus elle est organisée, plus elle est combative. Le point culminant du mouvement ouvrier américain a été précisément la décennie qui a suivi la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une période durant laquelle les industries essentielles comme les manufactures, les mines, la construction ou les transports connaissaient un taux de syndicalisation de près de 80 %. L’ère d’agitation ouverte par la vague de grèves de 1945-1946 persistera, comme évoqué plus haut, jusque dans les années 1970, bien que le taux de syndicalisation a lentement mais inexorablement décliné, avant de s’effondrer autour de 1980.

La chute du nombre de travailleurs syndiqués et d’activité ouvrière militante (sous forme de grèves) est souvent attribué, ce que l’on peut comprendre, aux attaques concertées contre le mouvement ouvrier qui sont au cœur du tournant à droite des politiques britanniques et américaines de l’époque (et dont les épisodes emblématiques sont le bras de fer de Reagan avec le syndicat des contrôleurs aériens et la guerre menée par Thatcher contre les mineurs). Cette version de l’histoire est indéniablement juste, mais elle n’explique pas grand-chose. Attribuer la défaite du mouvement ouvrier américain au seul tournant droitier des politiques institutionnelles permet de s’éviter de répondre à des questions bien plus essentielles concernant ce revers historique. Pourquoi, en première instance, une telle campagne a eu lieu, et, plus important encore, qu’est-ce qui explique son succès ?

Après tout, l’érosion de la classe ouvrière américaine organisée a, en réalité, commencé bien avant que l’assaut ne soit donné, à la fin des années 1970, par la classe capitaliste ; et nous pouvons noter que le dernier épisode important de militantisme ouvrier date de la longue expansion économique, ouverte à la fin des années 1940, et qui s’est maintenue jusqu’en 1973-1974, suivie par la longue stagnation qui l’a remplacée. Le soi-disant « long downturn » [long déclin] qui s’est ouvert au début des années 1970 se caractérise par une période, dans laquelle nous sommes encore plongés après aujourd’hui un demi-siècle, de récession prolongée de l’ensemble des indicateurs macro-économiques de référence utilisés pour identifier les cycles économiques : qu’il s’agisse de la croissance du PIB, des gains de productivité, du taux d’investissement, ou de l’augmentation des salaires, il s’agit d’une période de stagnation qui n’a connue qu’une courte pause, lors du modeste boom de la seconde moitié des années 1990. Si nous insistons sur le lien entre crise séculière d’un côté et érosion de l’organisation et du militantisme de la classe ouvrière de l’autre, c’est dans le but de proposer une analyse tout à fait différente de la décomposition du mouvement ouvrier. Dans cette vision alternative, le déclin de la densité syndicale n’explique pas grand-chose, pas plus que la campagne de la droite contre les syndicats soi-disant à l’origine de leur déclin. Nous pensons, en revanche, trouver les causes du succès de cette attaque dans les transformations bien plus profondes et structurelles qu’a connu le rapport capital-travail.

L’analyse historique de l’activité et des grèves ouvrières dans les pays industrialisés tend à montrer que la fréquence et l’ampleur des mouvements de grève sont corrélées aux cycles économiques : plus spécifiquement, l’activité de grève tend à s’intensifier lors des moments d’essor, ou les périodes d’expansion de ces cycles. La mobilisation de la classe ouvrière a, en d’autres termes, tendance à s’affronter aux capitalistes lorsque les taux de profits sont élevés, la production élargie, et la demande en main d’œuvre importante. C’est cette conjonction de profits, de production et de demande en main d’œuvres élevés qui définissent au sens strict la « tension » du marché du travail. C’est seulement dans ces conditions que les travailleurs peuvent revendiquer une plus large part des profits produits dans le secteur privé. Lorsque la demande en main d’œuvre est importante, les employeurs se font concurrence pour y accéder, et augmentent donc les salaires ; les travailleurs peuvent donc faire grève pour des augmentations, ou peuvent retourner sur le marché du travail pour trouver des salaires plus importants ailleurs. Dans ces périodes de profits importants et de production en expansion, les employeurs cherchent surtout à éviter toute interruption de leurs opérations, par peur de rater ce boom. Ils sont donc davantage prêts à concéder des avancées à leurs employés, en vue du maintien de la production. Les augmentations salariales dépassent fréquemment les gains de productivité réalisées au moyen des innovations dans le procès de travail, entraînant ainsi des pics d’inflation (un phénomène souvent observé au cours du boom économique d’après-guerre). La confrontation entre travail et capital s’intensifie cependant lorsqu’au cours du cycle économique, la chute des taux de profits (ou l’« augmentation des coûts de production ») rend plus difficile, voir impossible, la satisfaction des revendications salariales : lorsque les profits stagnent, la classe capitaliste doit passer à l’offensive pour les maintenir à un niveau suffisant pour poursuivre l’accumulation du capital. C’est à ce moment, précisément, quand les demandes d’augmentations salariales font face à des profits en baisse, que le capital renforce sa détermination contre les travailleurs, par tout les moyens possibles (gel des salaires, augmentation des cadences, etc.) pour restaurer le taux de profit.

Il va sans dire que la reprise économique ne garantit pas un essor des grèves. Ce qui importe ici, c’est la régularité que ce schéma propose, car il met l’accent sur les conditions matérielles au sein d’une plus large dynamique des classes et des rapports de production ouvrant la voie au développement de l’activité de la classe ouvrière. Nous pouvons entrevoir des schémas similaires si nous changeons d’échelle historique et examinons ce que les sociologues et les historiens appellent les « vagues » de grèves. Ce terme a, comme je l’ai déjà fait remarquer, été récemment utilisé par certains commentateurs pour décrire l’ensemble des actions de salariés de 2021. Sa définition exacte est hautement débattue. Le sociologue Charles Tilly propose une mesure quantitative précise, suggérant que nous sommes en présence d’une « vague » lorsque le nombre de grèves et de grévistes d’une année donnée excède de 50 % la moyenne des cinq années précédentes. Même si nous incorporons les actions de plus petites échelles qui ne sont pas répertoriées par le BLS, mais enregistrées par des sites comme le strike tracker de l’ILR de Cornell (qui n’a commencé à collecter des données que cette année), il y a peu de chances que 2021 dépasse ne serait-ce que les deux années précédant la pandémie.

Le terme « vague de grèves » a cependant été utilisé pour décrire des moments de plus larges luttes de classe qui surgissent de manière plus rare mais avec une certaine fréquence : tous les 25 ans environ. Le vingtième siècle, si l’on s’autorise une certaine souplesse chronologique, offre quelques exemples utiles : la vague de 1918-1919 (qui connaîtra une réplique avec la « grève générale » britannique de 1926), la vague de 1945-1949 (touchant les États-Unis et l’Europe), et bien sûr la vague qui a déferlé du milieu des années 1960 au milieu des années 1970, atteignant son apogée en 1968. Nous pouvons ici tirer quelques enseignements qualitatifs de ces explosions. Lors de ces épisodes, nous assistons non seulement à davantage de grèves, mais également à leur débordement hors des centres industriels traditionnels, à travers les frontières géographiques et sectorielles. Ces vagues de grèves attirent de nouvelles couches de la classe ouvrière, notamment celles qui ne sont pas traditionnellement partie intégrante du mouvement ouvrier organisé. Et surtout, les revendications des travailleurs se font plus radicales et intransigeantes. Tandis que ces confrontations se « généralisent » au sein de la classe, la lutte elle-même déborde le strict cadre économique. Alors qu’un affrontement plus large oppose prolétariat et capital, le rôle de l’État dans la régulation de l’accumulation et la gestion du conflit de classe s’approfondit, et les luttes sur les conditions de travail et les salaires dans les lieux de production se transforment souvent en conflits politiques autour de la distribution, dont la résolution a historiquement pris la forme d’une plus grande dépense social pour augmenter le salaire indirect.

Pour comprendre la relative régularité de ces vagues de grève tous les 25 ans environ, il est nécessaire de poser l’existence de schémas d’accumulation capitalistes qui se déploient sur de plus longues périodes que l’habituel cycle économique décennal. Ces phases plus longues de ralentissement et de reprise économiques ont pour avantage d’intégrer les transformations profondes et structurelles du procès de travail, dont la mise en place intégrale nécessite plusieurs décennies. Mais ces modèles de longue durée se retrouvent rapidement dans l’impasse face à un fait historique récent et massif : à les suivre, on aurait dû assister à une puissante vague de grèves au tournant du siècle (ou, peut-être, dans le sillage du krach de 2008). Mais rien de la sorte n’est arrivé. Nous n’avons pas davantage assisté à une solide reprise nécessaire, selon ce modèle, à tout regain de l’activité ouvrière. C’est là la grande énigme du demi-siècle écoulé. La période ouverte au mitan des années 1970 n’a connu, selon la plupart des analystes, qu’un seul modeste « boom », avec une hausse notable mais historiquement faible du PIB, de la productivité et des investissements. Et, malgré cela, la trajectoire déclinante de l’activité militante depuis les années 1970 est restée constante, atteignant son point le plus bas lors de la décennie qui a suivie l’année 2008.

Ce qui laisse penser que la dynamique habituelle des cycles économiques, étalés sur dix ans et qui ont déterminé depuis un siècle au moins un schéma d’expansion et de récession permettant de prévoir l’activité de grève, s’était effondré autour de 1980. C’est ce que nous entendons par crise « séculaire » : une crise qui se caractérise par une détérioration longue de plusieurs décennies des conditions qui ont rendues autrefois possible le fort taux de syndicalisation et de mobilisation d’après-guerre 12 . Le solide balancier d’autrefois, dont le mouvement allait de boom en crise, a cédé la place à une stagnation prolongée dans laquelle les récessions sont de plus en plus fréquentes et intenses, alors que les « expansions » tant espérés restent modestes et éphémères, incapables en tout cas, de renverser la trajectoire commencée avec la crise des années 1970.

Nous avons assisté à un tournant historique et structurel dans la composition du capital et l’allocation du travail au cours de ce déclin, de plus en plus main d’œuvre quittant les secteurs industriels hautement organisés (mine, manufacture, etc.) pour refaire surface dans un secteur des « services » en pleine expansion, au moment même où les femmes rejoignent massivement la population active. Ces mutations structurelles ont recomposé la classe ouvrière de manière dramatique, en déplaçant son centre de gravité des industries fortement capitalisées – distinctes par leur forte productivité et d’immenses lieux de production qui rassemblent des milliers de travailleurs – vers un service des secteurs hautement fragmenté et très peu productif, souvent essentiellement composé de femmes (de femmes racisées, dans de nombreuses industries). Le schéma de contraction de la croissance du PIB, de l’investissement de capitaux et de la productivité du travail, combiné à une segmentation accrue de la classe ouvrière en fonction des divisions de qualification, de salaire, de procès de travail, de genre et de race a été exacerbé par la restructuration du secteur industriel à l’échelle internationale. Les réussites du mouvement ouvrier traditionnel reposaient sur un ensemble complexe de conditions : dynamisme économique, avant toute chose, défini par une industrialisation rapide des secteurs essentiels, combiné à un cadre d’accumulation essentiellement national, au sein duquel l’État joue le rôle central de médiation du conflit entre capital et travail et de régulation de l’accumulation. C’était au sein de ces conditions historiques spécifiques que le mouvement ouvrier organisé, et sa tactique de prédilection, la grève, ont rencontré le succès, jouant un rôle déterminant dans l’orientation de l’accumulation elle-même, puisque que la pression à la hausse sur les salaires a contraint la classe capitaliste à augmenter continuellement la productivité d’un travail mort toujours plus colossal. La détérioration de ces conditions d’accumulation a ensuite entraîné la faillite de ce mouvement.

La récente résurgence d’actions sur les lieux de travail va dans ce sens : c’est un signe, aussi étouffé soit-il, que la classe ouvrier apprend de nouveau à se battre. Mais les niveaux d’activité atteints par la classe ouvrière américaine restent, selon toute mesure, loin derrière « l’âge d’or » du mouvement ouvrier, et, même, en retrait par rapport à la modeste reprise des grèves de 2018 et 2019. Nous avons toutes les raisons de penser qu’une nouvelle période de croissance et de dynamisme de l’économie américaine conduira à créer un environnement propice à la conquête de nouvelles avancées par les travailleurs. Mais, malgré les milliers de milliards de dollars qui ont été déversés dans l’économie américaine au cours de ces 18 derniers mois, et malgré les fantasmes de la gauche sur un « boom » Biden encore à venir, le spectre de la crise rôde toujours. La croissance du PIB réel pour le troisième trimestre de l’année 2021 a retrouvé son niveau pré-pandémie, à un taux annuel de 2 %, tandis que la modeste augmentation de salaire enregistrée, résultat de la difficulté rencontrée par les employeurs à recruter de la main d’œuvre, a été entièrement effacée par le plus grand pic d’inflation depuis des décennies. Encore plus saisissant, la création d’emplois dans l’économie américaine a ralenti drastiquement après un rebond de quelques mois, à l’occasion de la réouverture des commerces et des entreprises. Le rapport de septembre sur l’emploi montrait tout particulièrement cette perte de vitesse, avec moins de 200.000 emplois créés, une fraction des quelque 5 millions de postes qui doivent être rétablis pour retrouver ne serait-ce que les piètres niveaux d’avant la pandémie. En effet, le plus grand mystère qui entoure le moment actuel est le vide laissé sur le marché du travail par les quelques 4,3 millions de travailleurs « manquants », comme le dit le Wall Street Journal 13 . Les nouvelles concernant la reprise de l’activité de classe se sont accompagnés d’un torrent de récits de travailleurs démissionnant de leur travail à un taux record, pour quitter purement et simplement la population active (« la Grande Démission ») 14 . Cette tendance n’est pourtant pas récente. La décennie de crise ouverte en 2008, durant laquelle les créations d’emplois n’ont eu lieu que dans le secteur peu rémunéré des services, a vu la taux de participation à la population activé diminuer de près de 4 %, soit environ 5 millions de travailleurs. Malgré la fréquence à laquelle la « tension » sur le marché de l’emploi est perçue comme la cause de la récente augmentation des grèves, il n’en est rien. Ni aujourd’hui ni lors des années qui ont précédé la pandémie, le faible niveau de chômage « officiel » n’a entraîné la moindre augmentation des salaires ou de l’inflation.

Reconnaître que la période de crise qui a commencé en 2008 montre les niveaux de grève les plus faibles depuis l’après-guerre ne signifie cependant pas que la classe ouvrière américaine n’a pas pris l’initiative. En réalité, la décennie écoulée est l’une des plus dynamiques politiquement de l’histoire récente, si l’on considère le nombre, l’échelle et l’inventivité des mouvements sociaux récents. Il suffit de se rappeler ce fait curieux que la rébellion George Floyd, qui a vu des millions de travailleurs américains prendre la rue, s’est déroulée en plein confinement sanitaire, au cours duquel des dizaines de millions de travailleurs se sont retrouvés séparés de tout emploi. En ce sens, la décennie que nous venons de vivre représente le plus haut niveau de conflit social atteint depuis le début des années 1970. Que ces mouvements aient incorporés un grand nombre d’étudiants et de libéraux éduqués, et qu’ils aient été la cible des tentatives de récupération des gros bonnets du parti Démocrate (lorsqu’ils n’organisaient pas purement et simplement sa répression), n’en font pas moins des mouvements ouvriers, notamment si nous considérons leur noyau le plus combatif (ici, le mouvement George Floyd est exemplaire). Si les travailleurs ont jugé nécessaire de descendre dans la rue plutôt que de déployer l’arme de la grève, c’est en partie en raison des objectifs des mouvements eux-mêmes, comme lorsqu’ils ont affronté la violence anti-Noirs exercée par l’État. Mais ils sont également descendus dans la rue parce que celle-ci leur offrait un terrain propice à l’action, plus, en tout cas, que le lieu de travail dans un contexte de crise sanitaire. Il est possible que les grèves et les actions ouvrières actuelles soient un déplacement de cette confrontation de classe plus large vers le lieu de travail. Il est cependant peu probable que ces développements entraînent un retour du mouvement ouvrier traditionnel, avec sa densité organisationnelle, son recours à la grève et son rôle centrale dans l’accumulation. « La grève », comme l’a récemment fait remarquer Beverly Silver, « n’est pas la seule forme significative dans laquelle s’exprime l’insubordination ouvrière » 15 . Dans les situations où la grève comme tactique devient difficile voir impossible, l’insubordination ouvrière, comme elle l’écrit, prend d’autres formes, moins visibles et moins légales. Le récent essor ouvrier aux Etats-Unis, aussi modeste soit-il, pourrait bien être la prémisse à l’émergence d’une nouvelle figure de la lutte des classes, plus proche des mouvements sociaux auxquelles les travailleurs participent déjà, plus perméables aux luttes qui se déroulent hors des maisons de retraite, des entrepôts logistiques et des restaurants gastronomiques.

Jason E. Smith

1. Voir l’article de Jason Smith The American Revolution – A propos du mouvement Black Lives Matter

2. Voir “Major Work Stoppages in 2020”, Bureau of Labor Statistics, February 19, 2021

3. Sur la grève chez John Deer, voir Joshua Furman and Gabriel Winant, “The John Deere Strike Shows the Tight Labor Market Is Ready to PopThe Intercept, October 17, 2021

4. Nous nous sommes appuyés sur le décompte du « strike tracker » [NdT : que nous pourrions traduire par « décompte » ou « suivi des grèves »] de Payday Report pour ce décompte. En mai de cette année, la School of Industrial and Labor Relations de l’Université de Cornell a lancé son propre tracker, qui repose sur une méthodologie similaire dans la collecte des données

5.The Bureau of Labor Statistics Counted Only Eight Strikes in 2020, Payday Report Counted 1,200”, Center for Economic and Policy Research, July 13, 2021;

6. Jonah Furman, “‘Let’s Put a Wrench in Things Now’: Deere Workers Strike as Company Rakes in Record ProfitsLabor Notes, October 20, 2021. Les grévistes de John Deere ont signé un nouvel accord de 6 ans à la mi-novembre.

7. L’indice des prix à la consommation a augmenté à un taux annualisé de 6,2 % en octobre, soit la plus forte hausse en trois décennies

8.  L’activité de grève est habituellement mesurée selon trois mesures (ou dimensions) : le nombre de grèves, le nombre de travailleur·ses impliqué·es et le nombre d’heures ou de journées de travail perdues. La plupart des comptes-rendus publiés sur l’activité ouvrière durant l’automne ont insisté sur la première dimension

9. Noam Scheiber, “How the Pandemic Has Added to Labor Unrest”, The New York Times, November 1, 2021;

10. Voir “Upticks, Waves, and Social Upsurge: The Strikes of 2021 in Context”, Spectre, November 15, 2021

11. Comme le dit un commentateur, dans un récent article : « Un nombre record d’américains (4,4 millions) ont quitté leur emploi en septembre, alors que les remous sur le marché du travail se poursuivent. Il s’agit réellement d’une économie favorable aux travailleur·ses, C’est un bon moment pour celles et ceux qui veulent changer de poste. Les employé·es sont à l’initiative pour la première fois depuis bien longtemps. » Voir Eli Rosenberg, The Washington Post, November 12, 2021;

12. Dans L’émeute prime (Paris, Entremonde, 2018), Joshua Clover cartographie l’essor et le déclin de la tactique de la grève au sein de ce qu’il nomme l’« arc d’accumulation » ou le « métacycle », ponctué par une crise séculaire ouverte en 1973 (désindustrialisation, baisse du taux de profit, etc.) et toujours en cours.

13. Josh Mitchell, Lauren Weber and Sarah Chaney Cambon, “4.3 Million Workers Are Missing. Where Did They Go?”, The Wall Street Journal, October 14, 2021;

14.  Sur la « Grande Démission », voir Charles Reeve,  Le Covid et « Le Covid et la grande démission », Lundi Matin

15. B. Silver, Forces du travail. Les conflits ouvriers et la globalisation depuis 1870, Editions de l’Assymétrie, p.49. Accessible gratuitement sur le site de l’éditeur.

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