Retour sur les émeutes de 2019 (partie 1) : La crise et ses conséquences

Cet article est le dernier article du premier numéro de notre revue publiée en 2021. Il est le premier des 3 parties sur les émeutes de 2019, qui seront publiées chaque semaine sur le site. La traduction en espagnol est disponible ici. 

Qu’ils soient ultra-libéraux, pays en guerre, ou des résidus d’États socialistes, un grand nombre de pays du Sud ont connu des insurrections durant la séquence 2018-2019. Qu’ont de commun ces pays hormis les émeutes radicales qui les ont traversés ?

Nous tenterons de faire un pas de côté sur l’aspect spectaculaire de ces révoltes en les abordant via le prisme des répercussions de la crise de 2008, de l’économie politique, ainsi que de la dette des États du Sud.

La lutte des classes, que jamais ne perd de vue l’historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour les choses brutes et matérielles sans lesquelles il n’est rien de raffiné ni de spirituel.

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire


Retour sur la séquence des luttes

Entre l’automne 2019 et le début de l’année 2020, une vague de révoltes et d’insurrections a déferlé sur de nombreuses régions de la planète, ouvrant une nouvelle brèche d’antagonismes contre la misère contemporaine des sociétés capitalistes. Elle a en grande partie été marquée par un double refus : celui des mesures d’austérité et de la « corruption » des bourgeoisies au pouvoir. Ces luttes, si elles se superposent parfois, se déroulent selon l’ordre chronologique suivant : Algérie, Haïti, Soudan, Nicaragua, Irak, Liban, Équateur, Chili, Iran et Bolivie.

Au Chili, les émeutières jettent les télés auto-réduites au feu et incendient l’emblématique gratte-ciel d’Enel, pendant qu’à Bassorah, les Irakien·nes actent le détrônement du pouvoir, en jetant les luxueux fauteuils dorés hors des bâtiments publics. En Iran, là où le bilan de la répression est le plus sinistre, atteignant environ 1 500 morts en plusieurs semaines, les banques et institutions religieuses attachées au pouvoir brûlent.

La synchronicité de ces multiples révoltes dans un espace-temps rapproché et leur ressemblance formelle en matière d’événements déclencheurs, de répertoire d’actions et de revendications nous suggèrent l’hypothèse d’un nouveau cycle de luttes mondial. Or, dès que nous y regardons de plus près, nous nous apercevons de ce qui aurait pu échapper à la curiosité purement conjoncturelle, au fond occidentalo-centré. Comme l’illustrent les cas d’Haïti, du Soudan, du Nicaragua ou encore de l’Irak et de l’Iran, où la contestation prend son envol dès 2018, l’embrasement du tissu social préexiste à l’insurrection proprement dite dans ces pays et la séquence de lutte perdure jusqu’à nos jours pour certains de ces pays (notamment le Chili ou le Pérou), débordant largement le cadre temporel que leur assignent les médias occidentaux. Pour évoquer alors légitimement un nouveau cycle de luttes, il faudra donc s’aventurer sur le terrain piégé de la synthèse théorique, en passant par le « désert glacé de l’abstraction » : sans supprimer leurs spécificités locales, nous questionnons la possibilité d’une unité globale de ces luttes. Nous devons donc dépasser l’observation purement phénoménale de ces révoltes – la presse bourgeoise en fournit déjà la juxtaposition – afin de démontrer en quoi elles sont l’expression de tendances générales du capitalisme contemporain. En bref, il faut affronter la problématique d’un contenu commun. Quel lien y a-t-il au juste entre le conducteur de tuk-tuk à Bagdad et la jeune émeutière chilienne, au-delà des pratiques insurrectionnelles qu’iels incarnent différemment ?

L’hypothèse d’une unité n’est pas appliquée de façon externe. Elle découle de la structure même de l’économie-monde capitaliste qui, via l’intégration dans le marché mondial, universalise les rapports d’interdépendance aux quatre coins de la planète, quoique de manière asymétrique entre les Nords et les Suds. Nous avons alors fait un choix méthodologique : cette intégration se faisant toujours de façon contradictoire, ainsi que l’attestent l’histoire des luttes anti-coloniales et la contemporanéité des émeutes frumentaires[1], nous tenterons la tâche périlleuse de formuler des hypothèses quant à l’unité interne de ces luttes, en pariant sur le pouvoir explicatif du concept de crise dans toutes ses déclinaisons. Pour comprendre l’action réciproque entre la lutte des classes et les multiples crises, nous devons interpréter les médiations spécifiques des crises sociales et politiques dans leur articulation avec les tendances de crise fondamentales du mode de production capitaliste et de son économie-monde contemporaine. Après tout, « il n’y a qu’une seule voie de connaissance, c’est l’étude de la singularité des situations historiques à partir de la spécificité de leurs contradictions et des contraintes que leur imposent les structures globales dont elles font partie[2]. » Nous procéderons à rebours en explicitant tout d’abord le concept de crise dans son sens le plus abstrait dans la critique de l’économie politique, pour ensuite reconstruire la phénoménalité politique de cette séquence de luttes à partir des crises du modèle extractiviste et de la souveraineté et de la dette.

De la possibilité formelle des crises à leur réalisation effective

Périodiquement, le conflit des facteurs antagoniques se fait jour dans des crises. Les crises ne sont jamais que des solutions violentes et momentanées des contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l’équilibre rompu.

Karl Marx, Le Capital

Possibilité formelle des crises

La notion de crise est fréquemment utilisée pour désigner des perturbations sociales de tout ordre : crise sociale, crise économique, crise financière, crise politique, crise de souveraineté, crise de la représentation, etc. Dans son usage journalistique, il s’agit toujours de désigner la surface du phénomène et ses conséquences immédiates sur le quotidien d’un pays ou d’une population donnée. Mais derrière ces manifestations directement perceptibles, l’une des tâches de la théorie communiste est d’identifier les mécanismes socio-économiques fondamentaux qui y sont en jeu et leur donnent périodiquement naissance. Chaque perturbation sociale identifiée comme une crise est d’abord l’effet d’un changement qui vient fragiliser la société du capital, pouvant même aller – quand la lutte des classes n’est plus qu’un effet et devient elle-même cause – jusqu’à remettre en question la pérennité des rapports sociaux qui la constituent. Il convient alors d’approfondir l’analyse de ces rapports pour éclairer ce qui se déroule effectivement lors de ces séquences, non pas au sens où il s’agirait d’identifier un « arrière-monde » de l’économie qui nous donnerait sans ambiguïté la cause substantielle de tous les phénomènes sociaux, mais pour saisir la manière dont la réalité des crises sociales est conditionnée par les déterminations politico-économiques générales du mode de production capitaliste.

Le mode de production capitaliste se caractérise par le fait que la quasi-totalité des produits du travail prennent la forme de marchandises. Le rapport social capitaliste est donc structuré par l’échange. Au niveau le plus abstrait, une société marchande repose sur l’existence de deux actes, l’acte d’achat et celui de vente, qui tous deux forment une chaîne allant de la marchandise à l’argent, puis de l’argent à la marchandise[3]. Le propriétaire d’une marchandise va vendre celle-ci sur le marché et ainsi récupérer une somme d’argent qui lui permettra d’acheter une autre marchandise qu’il pourra consommer. Marx désigne cette chaîne de la circulation marchande sous la formule M-A-M (soit Marchandise-Argent-Marchandise), qui résume schématiquement la « circulation simple des marchandises » dans le procès d’échange, mais ne décrit pas encore la circulation spécifique de capital, « mouvement […] [sans] fin ni mesure », exprimée par la « formule générale du capital » A-M-A’[4]. L’acte de vente M-A et l’acte d’achat A-M sont deux actes séparés, le premier n’incluant pas nécessairement le second : le vendeur de marchandise peut en effet garder son argent et ainsi bloquer la circulation du capital. C’est précisément dans la possibilité de ce blocage de la circulation lors de la métamorphose des marchandises en argent que réside la possibilité formelle des crises au sein du mode de production capitaliste. Cette possibilité émane de la disjonction entre les différents moments de la circulation. Plus la circulation se complexifie, plus cette possibilité existe à de multiples niveaux. Mais l’on peut postuler que la plupart des crises ne sont en réalité que des purges internes à la dynamique du capitalisme, où les secteurs les moins rentables font faillite, ce qui permet le rétablissement du taux global de profit. Néanmoins, les crises systémiques de grande ampleur imposent la nécessité d’une restructuration d’envergure. Pour les discerner, il nous faut nous pencher sur la manifestation concrète de ces crises dans l’économie du capital.

La réalisation effective des crises

Le circuit du capital-argent peut être décrit comme le procès de valorisation du capital : au départ du cycle, le capital apparaît sous la forme de l’argent. Le capitaliste va accroître cette somme d’argent initiale en l’investissant dans le procès de production. Le circuit du capital productif se comprend comme celui de l’accumulation dès lors que la survaleur nouvellement créée est mobilisée pour acheter de nouveaux instruments afin d’élargir l’échelle de la production. Enfin, le circuit du capital-marchandise décrit le procès de réalisation de la valeur : par la vente, les marchandises sont transformées en argent, la valeur que le capitaliste espérait obtenir des résultats de sa production privée se trouve socialement validée.

La surproduction de marchandises est toujours la forme sous laquelle apparaît la crise capitaliste. Elle exprime le fait que le niveau atteint par l’accumulation du capital est trop élevé par rapport à sa capacité de continuer à se valoriser. Dans le rapport social capitaliste, la surproduction est toujours relative, au sens où il n’y a pas trop de marchandises dans l’absolu (plusieurs centaines de millions de personnes n’ont même pas de quoi se nourrir), mais qu’elle manifeste une contradiction entre les exigences de la valorisation du capital et l’abondance de richesse matérielle rendue possible par le développement des forces productives. Il y a également dévalorisation du capital dans la mesure où la non-métamorphose de la marchandise produite en argent occasionne une perte de la valeur du capital engagé dans la production. Marchandise et argent sont deux formes prises par le capital : on parle alors de capital-argent et de capital-marchandise. À ces deux formes il faut en ajouter une troisième : le capital productif. Toute crise est un blocage de la métamorphose du capital sous l’une de ces trois formes, ouvrant la possibilité d’un court-circuitage général de l’accumulation et de la réalisation de la valeur, entraînant une crise générale de la valorisation du capital. Le procès de circulation du capital se présente ainsi comme l’unité de trois différents circuits : celui du capital-argent, du capital productif et du capital-marchandise.

Dans le livre III du Capital, Marx retient comme mécanisme central de cette crise « une surproduction de capital, et non de marchandises particulières – bien que la surproduction de capital suppose toujours une surproduction de marchandises – [qui] ne signifie donc rien d’autre que suraccumulation du capital. » Cette suraccumulation du capital survient « dès que le capital se serait développé, relativement à la population de travailleurs, dans une proportion telle que ne pourraient être accrus, ni le temps de travail absolu pouvant être offert par cette population, ni le temps de surtravail relatif. » Ainsi, le capital augmenté C+C’ « ne produirait pas plus de profit ou un profit moindre que le capital C avant son augmentation de C’. » Marx conclut son exposé sur l’irruption d’une « chute forte et rapide du taux de profit général [5] », en précisant que ce phénomène est induit par une modification de la « valeur monétaire du capital variable (en raison de la hausse des salaires) » et « une baisse correspondante dans le rapport du surtravail au travail nécessaire[6]. » La surproduction générale est ainsi expliquée non à partir d’une baisse du taux de profit mais par une baisse du taux d’exploitation dans la période de surproduction. Contre l’approche sous-consommationniste des crises qui vise à surmonter ces dernières en jouant sur la demande solvable, Marx précise « [qu’]il suffit de remarquer que les crises sont toujours préparées par une période où le salaire augmente en général et où la classe ouvrière obtient réellement une plus grande portion de la partie déterminée du produit annuel qui est disponible pour sa consommation. Cette période devrait au contraire – du point de vue de ces chevaliers du bon sens “simple” et sain – éloigner la crise. Il semble donc que la production capitaliste suppose des conditions, indépendantes de toute volonté bonne ou mauvaise, qui n’autorisent cette prospérité relative de la classe ouvrière que de manière provisoire, et toujours comme signe annonciateur d’une crise[7]. » Ainsi, le plein emploi ouvrier engendre inévitablement, sous des conditions capitalistes, une crise de suraccumulation du capital, puisque le capital avancé n’arriverait pas à se valoriser à un degré d’exploitation suffisant en raison du niveau élevé des salaires.

Dans toute crise du mode de production capitaliste, un autre élément peut entrer en jeu : le secteur financier. S’il convient de distinguer une crise financière d’une crise économique, il faut tout de suite ajouter que le rôle massif joué par le capital financier dans le capitalisme contemporain fait que toute crise financière menace l’économie dite « réelle. » Cette distinction est en réalité purement artificielle, le secteur productif ne pouvant exister sans crédits bancaires et marchés boursiers qui fluidifient la circulation du capital à l’international, et réciproquement. Dans le cas de la crise de 2007/2008, il faut même dire que sa manifestation première dans le secteur financier ne fait pas d’elle une simple crise financière. L’interruption soudaine des échanges interbancaires aux Etats-Unis et en Europe à partir d’août 2007 est bien plutôt un effet des transformations qui l’ont précédée au sein du capital productif.

Les crises historiques de 1974 à 2008

Nous avons eu tort la plupart du temps.

Alan Greenspan, président de la Fed, audition au Congrès, 2008

Les éléments précédents nous ont situé·es au niveau abstrait de l’explication de la possibilité formelle des crises ainsi que de leur réalisation effective. Cela nous a permis d’expliquer un certain nombre de concepts sans lesquels les crises historiques réelles de la période, que l’on peut situer dans la continuité de celle de 2007/2008, ne peuvent être intelligibles.

La crise de 2007/2008 est fondamentalement liée aux stratégies développées par le capital au cours des décennies précédentes en réponse à la crise fondamentale des années 1970, qui sont couramment résumées sous le terme de néolibéralisme. Dans les années 1970, la crise du capitalisme se manifeste par un ralentissement des gains de productivité et une tendance à la baisse des taux de profit. Le compromis fordiste qui, après la guerre de 39-45 a permis une sorte d’âge d’or capitaliste, touche à sa fin. L’organisation scientifique du travail et le travail à la chaîne qui imposent aux ouvriers des cadences insupportables rencontrent de plus en plus de résistance. Différentes formes de refus du travail se développent et minent la capacité de l’industrie à maintenir un rythme suffisant de gains de productivité. Pour contourner la difficulté et briser les luttes ouvrières, les capitalistes privilégient la substitution du capital au travail, le remplacement de l’humain par la machine. Cela se traduit par une augmentation de la composition organique du capital (le ratio capital constant/capital variable) et contribue à la baisse du taux de profit.

Dès le début des années 1980, le taux de profit se redresse dans les pays du centre capitaliste. Un facteur important de cette stabilisation est l’augmentation du taux d’exploitation des travailleur·ses qui entraîne une croissance immédiate du taux de profit. Ainsi, les salaires réels dans les pays du centre capitaliste ne progressent pas au même rythme que la productivité du travail depuis les années 1980. Cette situation semble accréditer la thèse selon laquelle la réduction de la capacité de consommation des travailleur·ses constitue finalement une limite pour les débouchés des marchandises, et donc pour le procès de réalisation du capital : les crédits massifs à la consommation seraient donc un moyen de contourner momentanément la difficulté. En réalité, ce qui est en jeu, c’est que, face à la difficulté de trouver des occasions de profit dans l’investissement productif, les capitalistes s’accrochent à l’illusion d’une valorisation fictive de leur capital qui court-circuite le passage par la production (comme si l’argent produisait de lui-même davantage d’argent)[8].

Lorsque les débouchés commerciaux sont réduits, les possibilités d’investissement productif offrant des perspectives de profit suffisantes pour le capital se font rares. En conséquence, une part de plus en plus faible de la survaleur est réinvestie dans les moyens de production, c’est-à-dire dans l’expansion du procès de production capitaliste. Le taux d’accumulation ne croît pas au même rythme que le taux de profit ou, autrement dit, une discordance se produit entre la valorisation et l’accumulation du capital. Le procès de valorisation est malgré tout maintenu sur la base d’une exploitation accrue, notamment dans les pays à faibles salaires du Sud. Cependant, le ralentissement du procès de réalisation pose des limites à l’accumulation. La financiarisation et le crédit sont une vaine réponse à cette crise du capital, sous forme d’une fuite en avant où l’on investit par anticipation une valeur qui n’est pas encore (et ne sera probablement jamais) créée[9].

C’est exactement ce mélange de financiarisation, d’endettement, d’intensification et de mondialisation de l’exploitation qui constitue l’organisation néolibérale de la reproduction du capital et qui entre en crise avec l’effondrement financier en 2007/8 : « C’est la “crise” de la réaction capitaliste et de la réponse néolibérale à la crise des années 1970[10]. »

Répercussion différée de la crise sur l’économie des pays des Suds

La tendance à créer le marché mondial est immédiatement donnée dans le concept de capital.

Karl Marx, Grundrisse

Tous ces dispositifs qui constituent la réaction néolibérale à la crise des années 1970 n’ont pas seulement conduit à la crise qui éclate dans les pays du centre capitaliste en 2007/8. Ils déterminent également la manière spécifique dont cette crise a affecté les pays de la périphérie. Dans de nombreux pays des Suds, contrairement à ceux des Nords, le taux de croissance s’est redressé assez rapidement après un effondrement temporaire à la suite de la crise financière. Toutefois, les années suivantes, de nouvelles répercussions de cette même crise se manifestent, et de nombreuses économies des Suds connaissent un nouveau ralentissement entre 2011 et 2016, particulièrement en Amérique latine.

Cela concerne surtout les pays dont la position dans la division mondiale du travail a été définie, à l’époque coloniale et post-coloniale, comme exportatrice de matières premières (nous reviendrons sur les circonstances historiques de cet état de fait). En tant que tels, ils bénéficient de la forte hausse des prix des matières premières depuis les années 2000, qui se redressent rapidement même après un effondrement relatif provoqué par la crise financière. En particulier, la forte demande de la Chine est déterminante dans cette dynamique de hausse des prix. Parallèlement, avec la baisse des taux d’intérêt des pays des Nords à la suite de la crise financière et la raréfaction des perspectives d’investissement rentable, le capital a de plus en plus tendance à rechercher de nouvelles aires de valorisation dans les pays des Suds. L’investissement de capitaux internationaux y permet de relancer la croissance à partir de 2009/2010.

Toutefois, en 2014 au plus tard, cette prospérité miraculeuse prend fin, le niveau des prix des matières premières chute de manière dramatique et les flux de capitaux des pays des Nords vers le Sud s’inversent. Le capital qui était auparavant investi dans les Suds depuis le Nord a tendance à revenir au Nord. La hausse des taux d’intérêt aux États-Unis en 2015 incite également les capitaux à profiter de nouveau des opportunités d’investissement locales. Dans le même temps, elle entraîne une hausse globale des taux d’intérêt, ce qui a un effet déstabilisateur sur les économies des Suds qui ont accumulé de la dette au cours des années précédentes. Enfin, en 2016/2017, le taux de croissance de nombreuses économies des Suds diminue drastiquement[11]. Les pays des Suds sont touchés d’une manière particulière par les évolutions de la crise de 2008 et les réactions qu’elle a suscitées, faisant face à des répercussions plus tardives qu’en Europe. Quoi qu’il en soit, le cycle de luttes de 2019/2020 n’est pas intelligible sans cette dynamique de récession enclenchée en 2016.




Glossaire : Nord/Sud

Nous utiliserons dans ces trois articles la dichotomie Nord/Sud pour simplifier l’exposé, tout en gardant à l’esprit le caractère nécessairement imprécis de ces concepts. Regrouper une multitude de pays sous l’appellation « Nord » ou « Sud » masque leurs trajectoires politiques et économiques singulières et les écarts de richesse qui peuvent les différencier – et pour cette raison nous préférons parler de Nords et de Suds au pluriel, bien que nous conserverons le singulier lorsqu’il s’agira d’évoquer un bloc géopolitique global. Nous avons conscience que l’origine géographique de ces termes est aujourd’hui hors de propos : le Mexique se situe dans l’hémisphère nord de la planète, l’Australie au sud. Ces termes permettent néanmoins de marquer l’opposition dans la division internationale du travail entre les centres capitalistes et les pays à la marge du commerce mondial qui les fournissent en main d’œuvre et en matières premières.


[1]  Les émeutes frumentaires sont des révoltes « qui [ont] rapport au problème de la subsistance » (CNRTL). Elles ont aujourd’hui essentiellement lieu dans les Suds.

[2] E. Balibar, I. Wallerstein, Race, nation, classe, La Découverte, 2018.

[3] K. Marx, Le Capital, Première section « Marchandise et monnaie », Chapitre II, p. 96, PUF, 1993.

[4] Ibid., ch. IV.

[5] Le taux de profit est le « rapport de la survaleur au capital  global avancé », que Marx synthétise dans l’équation sv/(c+v).

[6] Livre III du Capital, Éditions Sociales, 1974, p. 264.  MEW 25, p. 261-262.

[7] Livre II du Capital, Éditions Sociales, 1974, p. 63.

[8] À cet égard, Tombazos montre que le schéma  néolibéral de reproduction du capital, qui repose fonda mentalement sur la dette, n’est pas tenable et était dès le  départ destiné à s’effondrer. Voir S. Tombazos, Crise mon diale et reproduction du capital, Syllepse, 2020, pp. 55-76.

[9] L’article sur l’État est consacré plus spécifiquement  à la restructuration des années 1970. Voir également  « Corporate debt, fiscal stimulus and the next reces sion », The Next Recession.

[10] S. Tombazos, op. cit., p. 135.

[11] Fin 2016, la croissance africaine atteint le point le plus faible depuis deux décennies, ses deux plus grandes économies, le Nigeria et l’Afrique du Sud, sombrant dans une récession. De manière générale, les économies d’Amérique latine se contractent en 2016. Voir J. Smith, « The Global South in the Global Crisis », Journal of Labor and Society, 2017. À titre d’illustration, quelques données sur les taux de croissance issues des statistiques de la Banque Mondiale : Équateur (2011-2016) : de 7,87% à -1,23% ; Chili (2011-2016) : de 6,11% à 1,67% ; Bolivie (2013-2016) : de 6,8% à 4,26%

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