L’actualité de la question des classes sociales

Nos camarades québecois·es du collectif Temps Libre nous ont fait parvenir ce texte qu’iels ont écrit afin d’aborder la question des classes sociales dans la théorie marxiste. Il invite à chercher ce qui, dans la reproduction quotidienne du prolétariat, nourrit la contradiction à l’œuvre dans la totalité sociale et fait de cette classe la seule classe dont l’activité révolutionnaire ouvre la voie à l’abolition de toutes les classes.
Cet article constitue la première section de leur nouvelle revue,
Contribution à la théorie des classes, dont le pdf est disponible gratuitement sur leur site, et que nous distribuerons en format papier dans les librairies militantes parisiennes d’ici quelques semaines. Nous recommandons chaudement sa lecture. Elle contient des réflexions détaillées sur les définitions théoriques du prolétariat comme classe du travail productif et se propose de questionner la place qu’occuperont les différentes fractions de la classe moyenne dans le processus révolutionnaire, notamment celle en charge du travail reproductif majoritairement assigné aux femmes. Si ces problématiques peuvent sembler strictement théoriques au premier abord, elles recouvrent en réalité des enjeux politiques primordiaux pour quiconque prétend comprendre le mode de production capitaliste, et donc la possibilité de son dépassement révolutionnaire. Si nous aurions quelques légers désaccords à formuler quant à la distinction qui est faite entre travailleur collectif et travailleur individuel ou les prémisses démographiques qui sont exposées dans la dernière partie de cet article, nous espérons que cette précieuse contribution permettra de nourrir la réflexion, et nous conduira éventuellement à la construction d’un dialogue critique avec nos camarades.
Image de une : New Planet, Konstantin Yuon, 1921

Si le moindre doute subsistait quant à la pertinence de reparler sérieusement des classes, il s’est définitivement évanoui avec les innombrables situations émeutières ayant éclaté au courant des deux dernières années, que ce soit en France, en Équateur, en Irak, au Chili, à Haïti, au Liban, en Bolivie, en Iran ou encore aux États-Unis. C’est que, tout bonnement, on ne peut rien comprendre de substantiel d’une lutte politico-économique donnée sans théorie des classes au moins implicite, en tant que c’est uniquement par son entremise que la dynamique de cette lutte peut être définie et, partant, ses futurs scénarios possibles. En effet, si les groupes en lutte ne sont pas rapportés aux classes du mode de production capitaliste et, par là, aux fonctions fondamentales par lesquelles il se reproduit, alors la compréhension que l’on peut s’en faire est d’emblée condamnée à en rester au niveau des généralités les plus insipides. Mais nul besoin d’ignorer totalement la question des classes pour se retrouver avec de sérieux problèmes théoriques. À cet effet, nous verrons comment une définition tronquée des classes fait de la contradiction qui les met en rapport une opposition statique et morte, qu’elle ne permet pas de voir de quelle manière l’activité spécifique de ces groupes, de par la place qu’ils occupent au sein des rapports de production, participe de la reproduction contradictoire de l’ensemble. Ainsi, sans théorie des classes rigoureuse, c’est la saisie même du rapport entre la constitution de la société en groupes déterminés (les classes) et la dynamique contradictoire de la société capitaliste qui reste impossible. Cela montre que du moment que les classes sont mal définies, donc mal comprises, ce n’est plus seulement telle ou telle analyse particulière d’une situation donnée qui en pâtit, c’est bien plutôt toute la théorie de ce mode de production qui finit estropiée.

Théorie de la révolution : approches classiste et aclassiste

Ce qui distingue essentiellement le matérialisme historique d’autres théories qui traitent de la société capitaliste, ce n’est pas tant son objet que le point de vue à partir duquel il l’analyse, à savoir : du point de vue de son dépassement. C’est pourquoi il peut paraître spécieux, à l’intérieur de cette théorie, de différencier ce qui relève de l’analyse du mode de production capitaliste « en tant que tel » de ce qui relève de celle du procès de son abolition, c’est-à-dire de parler de théorie de la révolution à côté d’une théorie générale du mode de production capitaliste. Ces deux niveaux d’analyse doivent être parfaitement imbriqués ; on ne peut parler du mode de production capitaliste sans parler de son caractère contradictoire, fini, et des éléments qui concourent à sa fin. Or, on peut précisément évaluer la valeur d’une théorie du mode de production capitaliste à sa capacité à harmoniser l’analyse qu’elle produit de son cours « normal » avec celle de son dépassement ou mieux, à sa capacité à rendre compte du rapport qui lie ces deux moments. Plus concrètement, cette harmonie s’exprime par le caractère immanent au mode de production des éléments essentiels à son abolition ; la théorie n’a donc pas à faire intervenir des éléments extérieurs au cours normal du développement du capitalisme pour expliquer son dépassement. On doit pouvoir montrer, compte tenu des contradictions qui sont les siennes, que ce dépassement est non seulement possible, mais qu’il ne peut pas ne pas se produire. En effet, si l’on prend au sérieux l’idée selon laquelle le système capitaliste n’est pas éternel et donc qu’il est voué à disparaître (« tout ce qui existe est digne d’être détruit », Faust), alors il faut pouvoir expliquer de manière rigoureuse le comment de ce processus. C’est évidemment ce à quoi doit répondre de manière spécifique une théorie des classes qui est aussi une théorie de la révolution.

Le concept de « classe », s’il ne fut pas inventé par Marx et Engels, ne devient un concept réellement important qu’à partir du moment où ceux-ci s’en servent pour décrire l’organisation structurelle de la société capitaliste et la manière dont cette dernière pourra être abolie, remplacée par une forme d’organisation supérieure de la vie sociale. Grâce à ce concept, le rapport entre normalité capitaliste et révolution se révèle pensable : en définissant des agents par leur place dans un système de rapports sociaux d’exploitation et d’oppression, le concept de classe définit par le fait même des pratiques antagonistes qui, elles, permettent d’identifier ceux et celles amené·es à lutter contre ce même système et ayant les moyens de l’abolir. La classe ne sert plus à classifier les individus selon leur niveau socio-économique ou selon le degré de souffrance qu’ils éprouvent, comme c’était le cas chez les socialistes utopiques, mais bien à définir des groupes dont les pratiques spécifiques reproduisent contradictoirement la société. Il s’agit bel et bien ici d’une rupture avec l’idée selon laquelle la dissolution de cette société s’effectue de manière mécanique, comme si les classes ne faisaient que la subir, prises au piège dans une spirale infernale, dont l’aboutissement ne peut être ni prévisible ni modifiable. Par l’intermédiaire du concept de classe, les êtres humains retrouvent leur rôle d’acteurs effectifs du mouvement contradictoire de la société, ils peuvent être pensés pour ce qu’ils sont effectivement : l’élément actif de cette dissolution. Et bien que l’importance historique qu’a eue ce concept pour le développement des mouvements révolutionnaires des deux derniers siècles représente déjà un indice clair du fait qu’une théorie de la révolution ne peut s’en passer sans explications, il reste encore à montrer précisément quels sont les problèmes qui émergent de son traitement négligent.

Schématiquement, on peut diviser en deux grandes catégories les différents écueils dans lesquels tombent les théories de la révolution ne portant pas d’intérêt conséquent à la question des classes : les théories à approche classiste et aclassiste. La première catégorie regroupe celles qui soutiennent en apparence la thèse selon laquelle il est nécessaire de se référer aux classes pour comprendre le procès d’abolition du capital ; « en apparence », au sens où, pour elles, c’est bel et bien les classes qui jouent le rôle décisif dans le processus révolutionnaire, mais où ce qui fait de telle classe la seule classe sans laquelle la révolution est impossible n’a rien à voir avec son activité spécifique. Enfin, la seconde catégorie se rattache à l’approche aclassiste, c’est-à-dire cette approche pour laquelle la détermination de classe n’est pas réellement déterminante pour le mouvement du mode de production capitaliste et son abolition : elle peut à la limite reconnaître l’existence des classes, mais jamais reconnaître dans le prolétariat l’élément décisif du processus révolutionnaire ; il s’agira donc tantôt des « amis » (Comité invisible), des jeunes, du peuple, de la multitude, tantôt du 99%.

C’est à la première catégorie d’écueils qu’appartient l’une des définitions les plus répandues du prolétariat : serait prolétaire toute personne dépossédée/séparée des moyens de production, ne possédant donc que sa seule force de travail pour survivre. En rester là, c’est produire une théorie des classes qui a l’apparence de s’appuyer sur les rapports de production – les rapports sociaux fondamentaux de toute société – alors qu’il n’est question dans cette définition que de seuls rapports de propriété, à savoir « posséder ou ne pas posséder les moyens de production ». C’est bien plutôt les places occupées par les agents au sein même du procès de production, du procès de travail, qui définissent des rapports de production 1 . Contrairement à ce que présuppose une telle manière de définir le prolétariat, dans le mode de production capitaliste, le fait d’être dépossédé·e des moyens de production n’est pas tant la cause que l’effet du rapport de production d’exploitation. C’est ce dernier – au sein duquel le travail du prolétariat s’objective dans le capital sous forme de plus-value pour lui faire face comme une puissance étrangère – qui explique la non-possession et qui la reproduit au terme de chaque cycle de rotation du capital. Et cela, en dépit du fait que la séparation entre force de travail et moyens de production fut la cause du libre développement du mode de production capitaliste, entendue comme sa condition historique préalable 2 . En effet, à mesure que ce dernier s’affermit et s’impose en faisant correspondre le monde à son concept, ce qui se présentait comme sa « cause » – la séparation des productrices et producteurs de leurs moyens de production – est tourné en son contraire et devient « effet ». « Ne rien posséder », tout le monde est d’accord pour affirmer qu’il s’agit là d’une condition au travail salarié – mais cela, au même titre que l’existence d’une puissance qui s’érige au-dessus des classes pour assurer la pérennité des rapports de production actuels (l’État) : ce sont des conditions que présuppose le capital et qu’il produit effectivement comme ses conditions.

Le procès de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et conditions du travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre, et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir. Ce n’est plus le hasard [entendre : cause extrinsèque à sa propre logique, nda] qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même, qui rejette toujours le premier sur le marché comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel. […] Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié 3 .

L’erreur consiste donc à confondre la genèse historique du capitalisme, le procès de sa formation, avec sa reproduction comme totalité cohérente. Or, pour saisir l’essence de la société capitaliste, on ne peut que l’analyser en termes de structures déjà constituées – analyse au terme de laquelle on constate que c’est précisément la production qui détermine chaque fois la même distribution et donc, la même contrainte au travail salarié.

Nous voyons que si une telle approche classiste reconnaît à juste titre la nécessité de partir des rapports de production pour définir les classes, elle en reste à un aspect secondaire : la (non-)propriété des moyens de production. Si, alors, ce type de propriété est un critère qui ne permet pas de rendre compte de la structure du mode de production capitaliste et, conséquemment, des places qui définissent les classes, cela implique que le critère de « la vente de la force de travail » est tout aussi inutilisable à titre de critère définitoire des classes. Cette définition, qui prend pour objet un phénomène qui relève d’ailleurs de la sphère de la circulation, a alors pour double résultat théorique a) de faire de tous les agents qui ne possèdent pas de moyens de production des prolétaires, et donc de tendre à réduire au nombre de deux les classes du mode de production capitaliste (d’escamoter la différence entre travail productif et improductif) et surtout b) de rendre impossible l’intelligence du rapport qui lie les classes aux fonctions de reproduction de la totalité sociale. Cette définition peut toujours reconnaître qu’universitaires et ouvrier·es de la construction, gérant·es de banque et concierges remplissent des fonctions sociales distinctes, mais elle reste incapable de traduire ces différences dans l’appartenance de classe respective de ces gens et dans leur capacité à produire de nouveaux rapports sociaux sur la base de la destruction des anciens. De plus, ainsi défini – c’est-à-dire sans référence à son activité spécifique –, le prolétariat peut être présenté comme une classe parfaitement indépendante du mode de production capitaliste, lui préexistant et n’entretenant pas avec celui-ci de relation d’implication réciproque. Son rapport avec le capital et la nature antagoniste de ce rapport pourraient être ou tout aussi bien ne pas être mentionnés et cela n’affecterait aucunement la détermination de ce qu’il est essentiellement. Et, ultimement, parce que la situation qui est celle d’être salarié·e/non propriétaire des moyens de production ne se réfère en rien aux pratiques propres du prolétariat – qui consiste justement à reproduire le rapport social qu’est le capital –, la théorie doit lui ajouter une caractéristique, un « quelque chose » par lequel celui-ci peut être révolutionnaire, sans que cela soit lié à son activité définitoire.

La première tentative de définition du prolétariat que nous avons formulée nous mena au même problème 4 . C’est que partir d’une définition du prolétariat qui a pour fondement un critère extérieur aux pratiques qui déterminent son rapport au capital, c’est s’obliger à séparer ce qui fait de lui une classe du mode de production capitaliste de ce qui fait de lui une classe révolutionnaire. Sur la base de cette définition – fondée sur la non-possession des moyens de production et sur la nécessité de vendre sa force de travail –, on voit bien que rien de révolutionnaire n’est impliqué par elle : rien dans le fait de devoir vendre sa force de travail n’implique la nécessité d’en finir avec la société de classes (les militaires et les flics vendent leur force de travail en défendant sordidement l’ordre établi). C’est pourquoi ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire doit être différent de ce qui en fait une classe du mode de production capitaliste. Pour nous, c’était précisément sa conscience de classe, acquise de chaude lutte, qui en faisait une classe révolutionnaire. À travers elle, ses membres sont amenés à conclure que, de par « leur position par rapport à la totalité sociale », ils ne peuvent se libérer « sans supprimer leurs propres conditions de vie et ne peuvent supprimer leurs conditions de vie sans, du même coup, supprimer toutes les conditions de vie inhumaines entretenues par les rapports sociaux capitalistes. » Debord ne disait pas autre chose lorsqu’il soutenait que « l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie » deviennent le négatif à l’œuvre « dès qu’ils le savent » 5 . Dans ce cadre, le caractère révolutionnaire du prolétariat n’a rien à voir avec sa pratique spécifique de classe – le travail productif – qui reproduit la contradiction qu’est le capital ; il relève de sa capacité à prendre conscience de sa situation et à se révolter contre son destin. Dissociation de ce qui fait de lui une classe du mode de production capitaliste et de ce qui fait de lui une classe révolutionnaire – voilà le problème auquel mène une définition tronquée du prolétariat. Et en faisant ainsi reposer ce qui fait de cette classe une classe révolutionnaire sur le développement hypothétique d’une conscience de classe révolutionnaire, cette manière de définir le prolétariat, devant l’échec historique d’un tel développement de la conscience comme préalable à la révolution, doit tout aussi nécessairement se résoudre à abandonner ou bien cette définition, ou bien l’approche classiste elle-même (l’histoire de la décomposition de l’ultragauche française n’indique pas autre chose) 6 .

Ekaterina Zernova

En fondant les définitions des classes sur la propriété des moyens de production, on définit par là des classes dont on affirme, certes, qu’elles occupent des places antagonistes, mais d’une telle manière qu’on évacue ce qu’il y a de réellement dynamique dans leur antagonisme, c’est-à-dire de contradictoire pour l’ensemble qu’elles constituent. On s’empêche alors de comprendre ce qui tient ensemble le moment de la reproduction « normale » de la totalité capitaliste à celui de son abolition, parce qu’on se refuse à voir dans les pratiques spécifiques, quotidiennes, d’une classe ce qui la détermine, de manière nécessaire, à abolir le capital ; c’est-à-dire le fait que son activité entre dans un rapport d’exploitation qui est contradictoire pour lui-même. En définissant les classes uniquement en fonction de rapports de propriété qui les traversent, les membres de différentes classes ont des intérêts opposés, mais seulement en leur qualité de propriétaire ou de non-propriétaire. Et on manque justement l’essentiel, c’est-à-dire que ce qui constitue ces classes comme telles est immédiatement ce qui détermine leur place dans un rapport contradictoire pour la totalité dont elles font partie : le capital.

Quant à l’approche aclassiste, elle restera toujours imprégnée d’une certaine dose de mysticisme puisqu’elle se refuse les moyens de penser un lien quelconque entre l’activité spécifique du groupe qu’elle définit comme « sujet révolutionnaire » et sa fonction dans la reproduction contradictoire de la société capitaliste. Elle est alors forcée de sortir de son chapeau une raison ad hoc de le considérer comme un sujet révolutionnaire et, ce faisant, ou bien elle s’illusionne et ne voit pas que le rôle que joue ce groupe dans la société n’est pas suffisamment fondamental pour qu’il lui permette de révolutionner la société en son entier, ou bien elle s’illusionne et définit un sujet vraiment révolutionnaire, tout en négligeant de vérifier s’il correspond à un groupe effectif de la société. En d’autres mots, ou bien elle identifie un groupe réel, mais est incapable de montrer en quoi il est réellement révolutionnaire, ou bien elle identifie un groupe réellement révolutionnaire, mais est incapable de montrer qu’il est un groupe réel. Parce qu’elle se refuse à voir dans l’aspect matériel des pratiques humaines ce qui détermine de manière décisive la réalité sociale, l’approche aclassiste s’empêche de considérer les classes et les pratiques qui y correspondent comme les éléments les plus fondamentaux de la reproduction d’une structure sociale et donc comme ceux qui seuls peuvent l’abolir.

Pour ne choisir qu’un exemple à la mode, les « appelos » 7 , notamment, refusent de se rabaisser à la vilaine méthode matérialiste dialectique lorsqu’il est question de la théorie de la société – ce réductionnisme notoire et dogmatique consistant à s’intéresser d’abord aux places qu’occupent les agents du mode de production capitaliste et aux rapports spécifiques avec le capital que celles-ci déterminent. Qu’une fonction donnée dans la reproduction de l’ensemble puisse déterminer plus ou moins rigidement les limites et capacités des agents qui les effectuent à abolir le capital, cela est une idée parfaitement mystérieuse pour les idéalistes de tout acabit. Non, pour l’appelo, le facteur déterminant, lorsqu’il est question de savoir qui sera amené·e à faire la révolution, dans quelles conditions et pourquoi, c’est bien évidemment celui de l’activité ou de la passivité « des gens », c’est-à-dire ce critère qui divise le monde en deux grands camps : dans le coin droit, les gens « qui laissent le désert s’approfondir » et dans le coin gauche, les gens « qui s’organisent ». Selon cette conception, la question de savoir qui s’organise, comment et pourquoi eux et elles spécifiquement n’importe pas – ce qui compte réellement, c’est… de « faire sécession », de « créer des liens nouveaux » ailleurs, autrement. S’il y a une quelconque évidence que ce genre de « théorie » arrive à mettre au jour, c’est bien son incapacité à comprendre quoi que ce soit de l’inégalité des rôles dans la production et la reproduction du capital et, par là, des raisons pour lesquelles cette inégalité détermine également des rôles inégaux au sein du processus révolutionnaire. C’est qu’en en restant au niveau de cette « situation commune », c’est bien toute différence qui est niée au profit d’une identité abstraite, que l’on fait mine de déterminer et de préciser par quelques vagues prédicats. Mais ces questions demeurent : pourquoi tel groupe ne se mobilise-t-il jamais ? Pourquoi dans des circonstances données, tel groupe est-il nécessairement amené à lutter pour ses conditions d’existence ? Pourquoi l’entièreté de l’AFESH-UQÀM pourrait-elle déserter l’UQÀM 8 demain matin pour construire une nouvelle « écologie de la présence » sans menacer ne serait-ce que d’un iota la survie du capital ? Et à l’inverse, pourquoi une grève générale, dans tel ou tel secteur de la production, crée-t-elle inévitablement une situation de crise à laquelle l’État répond par la répression la plus prompte ? Et pourtant telles sont des questions qui resteront éternellement étrangères à nos prophètes dont l’objectif n’est, somme toute, pas du tout de comprendre ni de rendre transparente la réalité de manière à pouvoir la transformer. Il n’a toujours été question que d’une seule chose : émuler un maximum d’ami·es à l’aide d’une prose pseudo-poétique, en espérant les gagner au camp des « organisé·es » qui s’affairent à créer des mondes nouveaux en vue de délivrer l’humanité. La révolution est suspendue au nombre de répondant·es à l’« Appel », ni plus ni moins.

En définitive, il n’y aurait aucune espèce d’utilité à définir les classes à l’aide des places qu’elles occupent dans la reproduction du capital si les fonctions que définissent ces places n’avaient pas une importance inégale relativement au processus révolutionnaire. On en parle parce que chaque classe n’a pas la même capacité, de par son rôle dans le procès de reproduction du capital, à contribuer à son dépassement. Parce qu’une fois qu’est établi que telle classe est nécessairement amenée à jouer le rôle décisif dans ce procès d’abolition et que telle ou telle autre est tout aussi nécessairement amenée à s’y opposer, il devient possible d’analyser et de comprendre une conjoncture donnée de la lutte des classes.

Théorie de la société : idéalisme et matérialisme

« Rôle décisif », « importance inégale », ces concepts impliquent tous le rejet d’un ensemble de conceptions de la société que l’on peut qualifier d’idéalistes. L’idéalisme, lorsqu’il est question de conception de la société et de son développement, ne consiste pas seulement dans le renversement du rapport de détermination qui va de l’être à la pensée ; c’est aussi poser l’identité entre ces deux registres, c’est-à-dire placer l’être et la pensée, l’économique et l’idéologique, les places occupées par les agents et la conscience qu’ils en ont sur un seul et même plan. En ce sens, ces conceptions sont identifiables à leur adhésion à la thèse selon laquelle il n’existe pas de sphère dominante au sein de la société, et ce, qu’elle soit pensée comme une « structure », une « totalité », un « flux indifférencié », un « ensemble désarticulé » – bref, peu importe le niveau de cohérence interne qu’on lui accorde. L’idée fondamentale, c’est que toutes les sphères de la totalité, même si elles remplissent des fonctions différentes, ne diffèrent pas entre elles relativement à leur importance dans la détermination du tout ou de l’ensemble. Or, c’est précisément parce que par là elle ne prend pas les différences au sérieux qu’il faut maintenir que cette thèse est idéaliste, c’est-à-dire uniquement utile aux curés en tout genre. En quel sens ? C’est que, sur la base de cette conception, la société est pensée comme un agrégat composé de différentes sphères uniformément déterminées (en ce sens qu’elles sont les parties du tout – même si, par ailleurs, on ne reconnaît pas à ce tout de réalité comme telle). Elle admet, certes, la différence qui particularise chacune de ces sphères comme telles – à savoir, en sphère particulière –, mais cette différence-là, dont on pensait précisément qu’elle les constituait dans leur spécificité, cède aussitôt devant leur identité essentielle : elles ne sont que des parties (du tout). C’est d’ailleurs chez Hegel que cette conception de la société trouve sa formulation la plus rigoureuse et la plus radicale. Pour lui, la totalité sociale 9 est pensée comme le déploiement d’une unité originaire simple, qui, au terme de celui-ci, est amenée à nier les différences en son sein, à en faire des moments purement évanescents par leur récollection – en tant qu’elles ne sont que de simples phénomènes inessentiels par rapport à leur unité, elle, essentielle. C’est donc dire que les sphères d’une telle totalité sont toutes égales entre elles, parce qu’uniformément soumises à l’unité dont elles sont l’aliénation. Les différences qui déterminent ces sphères comme sphères particulières ne sont considérées que pour autant qu’elles manifestent et expriment le principe simple qui constitue l’unité du tout ; pour elles-mêmes, elles sont indifférentes. Évidemment, on ne retrouve pas un tel degré de rigueur philosophique dans toute conception idéaliste de la société, mais ce qui subsiste, c’est l’incapacité à penser les rapports hiérarchisés réels des sphères sociales entre elles ; ce qui conduit à faire l’économie d’une étude minimalement approfondie de la société, à savoir de sa structure, de ce qui la fonde, de ce qui lui permet de se maintenir, etc. Or, sans une telle étude des rapports fondamentaux de la réalité sociale, on doit nécessairement, lorsqu’il est question de comprendre son mouvement et son développement, les remplacer par des rapports fantastiques, sans relation de correspondance avec le réel, chaque fois selon le bon plaisir et la créativité de quelques res cogitans 10 .

Fernand Léger, Les Constructeurs, 1950

Au contraire, avec la catégorie marxiste de totalité, qui permet de penser la société comme un tout « toujours-déjà-structuré » au sein duquel les différents éléments peuvent préexister (et préexistent souvent) à leur unité, la théorie est immédiatement renvoyée à l’investigation de ces éléments, d’abord pour eux-mêmes et ensuite, dans leur rapport au tout 11 . Du moment qu’une sphère particulière est effectivement analysée, la seule manière de manifester qu’on prend ce qui la distingue au sérieux, c’est précisément de montrer qu’elle occupe une fonction distincte qui, par là, lui accorde un degré d’importance déterminé relativement à l’ensemble. Sans cette inégalité d’importance, les différences ne seraient qu’apparences ; chaque partie serait parfaitement égale aux autres, indifférente par rapport au tout, sans consistance propre. Si les curés, les flics et les prolétaires étaient indifféremment en mesure de produire de nouveaux rapports sociaux sur la base de la destruction des rapports sociaux capitalistes, alors il n’y aurait aucun sens, pour une théorie de la révolution, à définir ces groupes, il ne servirait absolument à rien de les distinguer – ils seraient essentiellement identiques. De la même manière, l’économique, le politique, le religieux, etc. seraient des sphères toutes aussi essentiellement identiques si elles n’occupaient pas une place différente et ne détenaient pas une importance inégale dans la reproduction de la totalité sociale. On ne peut prendre au sérieux la complexité du réel sans parler de sa structure hiérarchisée, de sa structure « à dominante », parce que c’est justement une telle hiérarchie qui garantit au tout sa complexité. Inversement, si je fais fi de ce que ces différences expriment d’objectif relativement à leur hiérarchisation, je peux remplacer tous les rapports de détermination inégale qu’entretiennent ces sphères par d’autres issus de mon cerveau et bâtir sur cette soupe mon programme révolutionnaire : rien à chier des conditions matérielles et des rapports complexes qui les lient à la conscience, la passivité et l’organisation active deviennent les facteurs déterminants de la prochaine transformation révolutionnaire. Et si d’aventure je devais me demander ce qui peut bien expliquer que telles ou telles personnes soient plus enclines que d’autres à « s’organiser », en remarquant qu’il existe là une certaine régularité depuis un siècle et demi, je devrais vite chasser cette question réductionniste et me concentrer sur les questions révolutionnaires véritablement urgentes que sont celles ayant trait à l’organisation des « amis ».

Pour être en mesure de rendre compte de la complexité structurelle de nos sociétés et d’en saisir la logique, il est nécessaire de s’attarder à la manière dont est « inégalement déterminée » la reproduction contradictoire du capital puisqu’en elle réside la clé de la compréhension de tout l’échafaudage social – c’est précisément ce qui rend indispensables la question théorique des classes et, conséquemment, celle du travail productif.

Le concept de « travail productif »

Ce sont d’abord aux conditions sociales du procès de travail que le concept de « travail productif » se réfère, c’est-à-dire qu’il désigne l’activité productrice qui entre dans le rapport de production d’exploitation 12 spécifique d’un mode de production. Et c’est précisément la dominance d’un rapport d’exploitation sur les autres qui vient donner à un mode de production sa spécificité, qui le détermine, par exemple, comme mode de production esclavagiste, féodal ou encore capitaliste. C’est donc le rapport social sous lequel est subsumé un travail et non pas son contenu (utile ou non) qui détermine son caractère productif ou improductif et qui, par là, détermine également l’objectivité sociale que prendra le surtravail extorqué. De la même manière qu’un objet prend, dans certaines conditions, la forme marchandise et dans d’autres, reste un simple objet, un procès de travail peut être productif et, dans des conditions sociales différentes, se révéler improductif. Dans le mode de production capitaliste, un travail qui fournit du surtravail en nature n’est pas productif, alors qu’il l’était dans le mode de production féodal (sous forme de rente). On voit par là que le travail productif renvoie immédiatement à la notion de « structure hiérarchisée » dont il était question plus haut, en tant qu’il désigne le rapport d’exploitation dominant d’une structure sociale. Nous dirons provisoirement que, dans le cadre du mode de production capitaliste, est productif un travail qui produit directement de la plus-value, c’est-à-dire qui produit et reproduit du capital. C’est l’extraction de plus-value qui est l’enjeu fondamental du mode de production capitaliste, c’est uniquement dans la mesure où le capital, personnifié par la classe capitaliste, cherche à soutirer du surtravail sous forme vénale qu’il a intérêt à employer du travail.

Mais il y a là une confusion possible à propos des concepts de « production » et de « reproduction » dont il faut se prémunir : si l’on peut dire de toute production nouvelle de capital qu’elle est immédiatement la reproduction des éléments matériels du capital et du rapport social lui-même (l’activité du prolétariat qui s’objective dans le capital reproduit son statut de non-propriétaire en même temps qu’elle remplace matériellement les conditions de la production), la reproduction des conditions du capital n’est pas, quant à elle, production de capital. Cela implique qu’il faut rigoureusement distinguer ce qui relève de la reproduction du capital comme telle (au sens où il y a reproduction élargie, production nouvelle, accumulation), de ce qui relève de la reproduction de ses conditions de possibilité. En effet, c’est en pensant à la reproduction du capital comme telle, c’est-à-dire comme production (et extorsion) de plus-value, que Marx indiquait qu’il fallait chercher là le « secret le plus profond, fondement caché de tout l’édifice social » par rapport auquel tout le reste devient intelligible. Mais cette attention toute spéciale portée au travail productif, duquel relève le rapport social central du mode de production capitaliste, n’est pas qu’une simple astuce heuristique pour comprendre la réalité sociale, c’est réellement, objectivement, ce rapport social qui forme toute la réalité à son image – et c’est ce processus que décrit le concept « d’auto-présupposition du capital ». L’auto-présupposition du capital, c’est l’ensemble des procédés par lesquels il se rend effectivement possible et cherche à s’éterniser comme rapport social, c’est-à-dire qu’il brise toute barrière qui pourrait empêcher les prolétaires de se retrouver devant les portes de l’entreprise le lendemain matin, contraint·es de vendre leur force de travail. Par là, le capital tend à faire de l’entièreté de la réalité sociale sa propre condition. C’est pourquoi la mise en rapport de tel ou tel élément de la totalité sociale (l’État, le droit, le genre, la nation, la race, etc.) avec la nécessité pour le capital d’extorquer de la plus-value est un moment absolument indispensable de l’analyse de celles-ci, bien qu’elle ne puisse évidemment s’y cantonner, au risque de nier sa spécificité.

Wojcieh Fangor, Forging the Scythes, 1954

Dans le cas du prolétariat, le fait d’être la classe du travail productif au sein du mode de production capitaliste non seulement le place dans une relation d’antagonisme direct avec les structures sociales existantes – son exploitation est « le fondement caché de tout l’édifice social », mais en cela il ne diffère pas des serfs au Moyen Âge –, mais, surtout, c’est avec lui que la contradiction qu’est le surtravail tend, dans son éclatement, à être supprimée. Cela, parce que, pour la première fois, la classe « productive » est à la fois toujours nécessaire, à la fois toujours de trop 13 . Nécessaire, parce que l’unique source de surtravail – duquel dépend l’entièreté de la reproduction de la totalité sociale – est le travail vivant ; de trop, parce que la nécessité d’augmenter la productivité du travail qu’impose la concurrence des capitaux entre eux implique de réduire constamment la part de travail vivant dans le procès de production au profit du travail mort (il faut produire autant, sinon plus, avec moins de bras). Le capital a besoin à la fois de toujours plus et toujours moins de prolétaires ; d’une population toujours plus nombreuse, mais toujours plus réduite : il ne peut faire autrement que de saper continuellement sa propre base. Dans le mode de production capitaliste, le surtravail est parvenu à son stade de développement ultime, stade où son caractère contradictoire se révèle de la manière la plus aiguë.

L’acuité nouvelle du problème théorique des classes

Un double constat s’impose concernant l’appréhension théorique des classes. D’un côté, on peut voir qu’il existe depuis au moins deux ou trois décennies un doute quasi-généralisé à propos de l’existence effective du prolétariat comme classe ainsi qu’une perte d’assurance dans le fait que ce dernier est bel et bien un acteur historique d’envergure. De l’autre, on remarque que, par opposition, les classes étaient, au moins jusqu’aux années 70, données sur le mode de l’évidence. Notre hypothèse est que ces deux manières de traiter la question sont fondées, quant à la première, sur la façon dont se produit actuellement la lutte des classes, c’est-à-dire justifiées par le passage des modalités du cycle de luttes 14 précédent à celles du présent cycle de luttes et, pour la seconde, dans la façon dont se produisait la lutte des classes et qu’était pensée la révolution jusqu’aux années 70. À ce titre, au moins deux grandes transformations du mode de production capitaliste peuvent expliquer ce changement de mode d’appréhension. La première de ces transformations, beaucoup plus fondamentale, est de nature qualitative, tandis que la seconde est de nature quantitative et tendancielle. Elles ont pour résultat commun d’interdire la légèreté avec laquelle on a historiquement conceptualisé les classes. En effet, il est devenu tout simplement intenable de rejeter la responsabilité de ces transformations sur le dos, ou bien de l’idéologie bourgeoise parvenue à un stade d’hégémonie absolue, ou bien de la corruption des partis communistes/ouvriers dégénérés. La théorie communiste doit montrer qu’il existe des raisons objectives à cet état de fait et que celles-ci ne peuvent se résumer à la victoire ou à la défaite d’une conception du monde sur une autre. Ce faisant, on peut faire voir qu’il est non seulement impossible de revenir en arrière – à cette bonne vieille époque où personne de sensé·e ne pouvait nier que le prolétariat était là, actif et fort – mais que, même à ce moment, le fait que son appréhension ait été de soi n’était pas du tout un avantage pour la lutte du prolétariat contre le capital.

Du moment où les luttes du prolétariat étaient menées à travers une identité ouvrière, cristallisée autour de la figure de l’ouvrier·e de la grande usine, le prolétariat se produisait comme un sujet dont l’unité n’avait plus qu’indirectement à voir avec ce qui le définissait comme prolétariat 15 , en ce sens que ce sujet était unifié par des caractéristiques d’ordre sociologique (type d’emploi, habitudes culturelles, manière de s’exprimer, revenu, etc.) Dit autrement, le prolétariat, c’était tout simplement la classe ouvrière. S’il existe toujours un écart entre une classe et la représentation qu’elle produit d’elle-même, c’était précisément cet écart qui, dans le cycle de luttes précédent, était voilé. Or, cette représentation n’a jamais été qu’une pure et simple fiction, en tant que le prolétariat, comme classe ouvrière, s’est réellement fait sujet historique, c’est-à-dire qu’il a agi et s’est pensé comme tel, de même qu’il a été reconnu comme tel par les autres classes – à commencer par la classe capitaliste, qui avait constamment à compter avec lui. Cette identité faisait donc de la question de la définition du prolétariat une évidence. Chaque fois que le prolétariat agissait comme classe ouvrière – et le capital le reproduisait ainsi au terme de chacun de ses cycles de reproduction –, le problème théorique des classes était rendu caduc par la clarté de la solution à ce problème qui, immédiatement, s’imposait : nul besoin de se creuser la tête, le prolétariat, ce sont les ouvrier·es 16 . On produisait certes des définitions, mais chaque problème, chaque inconsistance, chaque paralogisme qui s’y logeait était immédiatement supprimé par la certitude sensible qu’il y avait, là, d’un côté, les prolos et de l’autre, les autres.

En outre, en pensant la révolution comme l’accroissement en puissance de la classe, plutôt que comme une rupture produite dans le cours contradictoire du capital, il est clair que l’élément que l’on considère décisif dans ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire n’est pas le même. Dans ce dernier cas, on s’intéresse avant tout au fait qu’il entre dans un rapport d’exploitation (en tant que classe du travail productif) qui, dans son cours contradictoire, menace constamment de faire imploser la totalité qu’il fonde, tandis que dans le premier, c’est le fait d’effectuer un travail salarié où prédomine le procès de travail coopératif à grande échelle qui importe vraiment, en tant que base matérielle nécessaire de la reproduction de l’identité ouvrière. C’est une telle insistance sur l’aspect matériel de la situation des ouvrier·es rassemblé·es dans la grande usine que l’on retrouve de manière paradigmatique chez Lénine – situation qui les rend, par opposition à la paysannerie pauvre, aptes à faire la révolution :

Cette situation de l’ouvrier d’usine, dans le système général des rapports capitalistes, fait qu’il est seul à lutter pour l’émancipation de la classe ouvrière, parce que seul le stade supérieur de développement du capitalisme, la grande industrie mécanique, crée les conditions matérielles et les forces sociales nécessaires pour cette lutte. Partout ailleurs, là où les forces de développement du capitalisme sont inférieures, ces conditions matérielles font défaut. En effet, la production est morcelée en une multitude d’exploitations minuscules […]. Morcelée, individuelle, la petite exploitation attache les travailleurs à leur localité, les dissocie, ne leur permet pas de prendre conscience de leur solidarité de classe, ni de s’unir après qu’ils ont compris que la cause de l’oppression n’est pas tel ou tel individu, mais le système économique tout entier 17 .

L’élément décisif, ce qui distingue fondamentalement la classe ouvrière de la paysannerie sous l’angle de leur capacité à abattre la société capitaliste, c’est le regroupement spatial de la première et la situation sociale qui en découle. De la même façon, les raisons pour lesquelles Lénine oppose, ici, la paysannerie au prolétariat, n’ont rien à voir avec la nature du rapport que la première entretient avec le capital : ce qui en fait une classe non révolutionnaire, c’est sa situation d’isolement et les obstacles que cela pose à la création d’une classe pouvant s’affirmer comme telle. En effet, l’auteur, ayant consacré l’essentiel de ses recherches de la décennie 1890 à l’analyse de la situation de la paysannerie russe à l’aune du développement du capitalisme, est non seulement parfaitement conscient du fait de sa profonde différenciation en classes 18 , mais aussi du fait qu’une partie de celle-ci fait directement partie du prolétariat 19 . La différence, c’est que là où « la classe des ouvriers d’usine, le prolétariat des villes » est unifiée et spatialement concentrée, le prolétariat paysan est, lui, disséminé sur un vaste territoire, isolé. Pour cette raison, ce dernier est présenté comme un ensemble social qui est d’un côté, incapable de concevoir l’identité entre les intérêts de sa classe et les siens et de l’autre, incapable de lutter de manière conséquente avec elle. Selon cette conception, qui domina en réalité durant tout le XXe siècle jusqu’aux années 70, il y a donc deux prolétariats : l’un ouvrier, urbain et révolutionnaire, l’autre paysan, et dont on ne parle cependant jamais comme d’une classe révolutionnaire – et cela, bien que son activité s’inscrive dans des rapports sociaux de production identiques et que la nature de la contradiction qui l’oppose au capital ne diffère d’aucune manière.

Brodsky Isaak Izrailevich, Lenin at Putilov factory at May 1917, 1929

Pour résumer, le cycle de luttes précédent identifiait le prolétariat à la classe ouvrière et c’est ce qui masquait le problème de sa conceptualisation ; l’action historique du prolétariat agissant comme classe ouvrière réglait constamment la question. Or, du moment que la reproduction de l’identité ouvrière n’est plus quelque chose d’acquis, tombe avec elle la (fausse) résolution pratique du problème. Et c’est ce qui est arrivé : l’identité ouvrière, sur la base de laquelle toutes les grandes luttes du prolétariat ont été menées à travers le XXe siècle et qui permit à celui-ci d’être considéré par l’État capitaliste comme un interlocuteur légitime, a vu sa base matérielle supprimée par la restructuration du capital 20 des années 70-80, en ce que cette restructuration mit fin à la confirmation de l’identité ouvrière dans la reproduction du capital lui-même. On assista, en Occident, à l’éclatement des grands bastions ouvriers qui garantissaient au prolétariat une grande cohésion sociale et culturelle (en le concentrant spatialement dans l’usine et dans les quartiers ouvriers) de même qu’on assista à l’affaiblissement des grandes organisations syndicales et ouvrières au moyen desquelles le prolétariat était parvenu, au fil de ses luttes, à s’offrir une certaine stabilité, un état de bien-être économique relatif. À travers la contre-offensive de la classe capitaliste, tout ce qui pouvait représenter un obstacle au face-à-face entre le prolétariat et le capital (programmes sociaux, assurance-chômage, assurance-santé, rigidité des grilles salariales, congés payés, etc.) fut affaibli ou brisé ; la figure stéréotypée de l’ouvrier qualifié, homme et blanc fut, à son tour, relégué au registre du folklore.

Mais il y a une seconde raison qu’il nous faut ici examiner. Les conséquences qu’a la disparition de l’identité ouvrière sur la manière dont est théoriquement traitée la question des classes sont elles-mêmes aggravées par la tendance du mode de production capitaliste à réduire le travail nécessaire. Ce que l’augmentation de la composition organique du capital exprime au niveau d’un capital particulier, la diminution relative des agents occupés à produire les marchandises destinées à la consommation l’exprime au niveau du capital global, c’est-à-dire que, simplement, le travail étant plus productif, de moins en moins de bras sont nécessaires pour produire la même quantité de produits. En effet, au niveau du capital particulier, l’augmentation de la productivité du travail prend la forme d’une augmentation du poids de la partie constante du capital par rapport à celle variable ; la partie de la valeur que les machines, matières premières, etc. transfèrent à la valeur des marchandises augmente par rapport à celle ajoutée par les travailleur·ses productif·ves. Or, cette tendance commande des modifications de la répartition de la force de travail globale, au sens où elle la fait se déplacer d’une branche à l’autre : la masse de travail employée à la reproduction des éléments du capital croît constamment comparativement à celle employée à la production de marchandises destinées à la consommation. Dit autrement, la branche I (production destinée à la consommation productive) emploie tendanciellement plus de travail que la branche II (production destinée à la consommation improductive).

Mais cette tendance n’implique pas seulement des modifications internes à la répartition de la force de travail global (au prolétariat), elle implique des modifications dans le poids relatif de chaque classe de la société. En devenant plus productif, le travail abaisse les coûts de la reproduction de la main-d’œuvre, parce que, pour la même quantité de produits nécessaires à sa consommation, on emploie moins de travail. Ainsi, alors qu’à un faible niveau de productivité du travail la partie productive de la population consomme la majeure partie de ce qu’elle produit, lorsque celui-ci augmente, la partie du temps de travail qui correspond à la production de ses moyens de subsistance diminue et le surtravail, lui, augmente. Cela implique que la population productrice consomme relativement moins de ce qu’elle produit et corollairement, qu’une plus grande part en est « libérée » sous forme de surproduit, disponible à la consommation des autres classes, qui peuvent alors se reproduire sur une base élargie. De même, là où, disons, 7/10 de la population devait participer à la production matérielle pour reproduire toutes les classes de la société, un accroissement de la productivité fera en sorte qu’il suffira désormais que seulement 6/10 de la population s’y consacre ; les 1/10 supplémentaires venant s’ajouter au 3/10 déjà improductifs. Cette tendance n’exclut pas du tout que la partie productive (le 6/10 de la population) soit, en termes absolus, plus massive qu’auparavant de par l’augmentation démographique constante – même que son augmentation absolue est une condition de vie ou de mort pour l’accumulation capitaliste qui doit constamment multiplier les journées de travail pour pouvoir extraire simultanément un maximum de surtravail 21 . Reste que les classes improductives, elles, peuvent augmenter à la fois en termes absolus et en termes relatifs. Enfin, si ce mouvement est constamment freiné par la prolétarisation d’une partie des petits producteurs et productrices indépendant·es devenu·es incapables de se maintenir face à la concurrence induite par l’introduction de machines plus performantes (mouvement qui s’observe principalement en agriculture) 22 , cette contre-tendance s’est révélée trop faible pour compenser la tendance à la réduction du poids démographique du prolétariat respectif des principaux pays capitalistes impérialistes (États-Unis, Canada, pays d’Europe occidentale, Japon, etc. 23 )

En quel sens cette tendance contribue-t-elle à l’aggravation du problème théorique des classes ? Au sens où elle s’oppose au mouvement massif de prolétarisation et de polarisation profonde de la société annoncé dès le Manifeste, au sens où elle semble contredire l’idée selon laquelle la « société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. » 24 Et c’est bien l’accroissement du nombre de prolétaires, leur concentration de plus en plus importante, de concert avec l’égalisation de leurs conditions d’existence, qui, pensait-on jadis, faisait du prolétariat une force révolutionnaire inarrêtable. Or, du moment où ces phénomènes se renversent et semblent ne plus être confirmés par l’observation de l’évolution des pays capitalistes occidentaux, du moment que la classe moyenne apparaît être là pour rester, la réaction naturelle est de faire ses adieux au prolétariat, ou alors de voir celui-ci partout là où on voudrait bien le voir (les salarié·es, les pauvres, etc.), sans égard pour la réalité. Mais il faut se rendre à l’évidence, ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire, ce n’est pas le fait qu’il soit la classe la plus misérable, la plus nombreuse, la plus consciente d’elle-même, la plus héroïque (!) : il est la classe révolutionnaire, parce qu’il est la seule classe placée en contradiction absolue avec le capital, parce qu’il est la seule classe à la fois nécessaire et de trop, la seule classe dont l’abolition du rapport par lequel se reproduit la totalité ne peut se passer. Ainsi, la conjonction de la disparition de l’identité ouvrière et de la tendance à la diminution du poids démographique du prolétariat dans les pays impérialistes présente-t-elle ceci de positif qu’elle fournit l’occasion d’un traitement réellement rigoureux du problème théorique des classes en même temps qu’elle en suscite le besoin. Et en un sens, on peut penser qu’il n’y a pas d’attitude plus caractéristique de l’ancien cycle de luttes que de faire comme si le prolétariat et la classe ouvrière étaient des concepts qui allaient de soi ou dont l’identification dans une conjoncture donnée était un jeu d’enfants, c’est-à-dire facile et puéril à la fois.


1. On a cherché à maintenir que certains rapports de propriété sont aussi immédiatement des rapports de production, au sens où les rapports de propriété qui ont pour moyen terme les moyens de production définiraient deux classes : celle devant vendre sa force de travail (les non-propriétaires) et celle détenant les moyens de production (celle des propriétaires). Ce rapport de propriété définirait ainsi, en même temps, un rapport d’exploitation et pourrait donc être utilisé comme critère de définition des classes. Le problème, c’est que ce rapport, à lui seul, est insuffisant – quoique nécessaire – pour définir le rapport d’exploitation capitaliste : en rester à celui-ci, c’est faire de toute personne non propriétaire de moyens de production (la classe moyenne salariée, notamment) des prolétaires.

2. Cf. notamment, le cas de l’accumulation primitive en Angleterre.

3.  Marx, Le Capital, livre 1, t. III, Éd. Sociales, 1978, pp. 19-20.

4 Temps Libre, n. 1, 2018, p. 103. « Le prolétariat, loin d’être uniquement une masse ouvrière paupérisée, doit être compris comme regroupant toute personne qui ne possède pas les moyens de production de son existence et qui doit, corollairement, vendre sa force de travail. »

5 Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, 1996, p. 113. 

6 Que ce soit Debord, Vaneigem, ou la lamentable évolution de la revue Invariance

7 Mouvance d’abord et avant tout influencée par la revue Tiqqun (deux numéros : 1999 et 2001), l’Appel (2003) et les textes du Comité invisible L’insurrection qui vient (2007), À nos amis (2014), Maintenant (2017).

8 NdA : L’UQAM est l’Université du Québec A Montréal et l’AFESH une organisation étudiante gauchiste locale.

9 Mais cela est valable pour son utilisation générale de la catégorie de « totalité ».

10 NdA : La « substance pensante » qu’avait théorisée Descartes

11 Si c’est le cas que toute société possède une structure hiérarchisée, il est tout aussi vrai que chacune ne naît que sur les ruines d’une autre. C’est pourquoi, parmi les éléments qui survivent au passage d’une formation sociale à une autre (traditions ou structures juridiques/religieuses/familiales, modes de penser, rapports au territoire, etc.), certaines contradictions (rapports de genre, rapports d’exploitation, rapports de domination entre nations/peuples, rapports raciaux, etc.) parviennent à se maintenir, même si leur poids respectif dans la détermination de l’ensemble peut avoir été modifié par ce passage. Lorsqu’un mode de production en supplante un autre, il n’abolit pas par le fait même tous les « problèmes » de la société précédente, mais, au contraire, en hérite ; ceux-ci s’imposent comme un donné brut avec lequel il faut composer. La question est donc toujours ouverte a priori de savoir si elle parviendra à les résoudre ou non. Le fait qu’une société les ait intégrés à sa structure, à sa logique, et que cette société disparaisse ensuite ne dit rien sur leur destin futur, justement parce qu’ils ne sont pas réductibles à leur unité.

12 Pour la suite, nous dirons simplement « rapport d’exploitation ».

13 Là-dessus, voir les développements fondamentaux de la revue française Théorie Communiste.

14 Simon, Fondements critiques d’une théorie de la révolution, Senonevero, 2011, p. 80. « Un cycle de luttes, c’est l’ensemble des pratiques et des luttes du prolétariat, historiquement définies dans l’implication réciproque entre les deux termes de la contradiction dynamique du mode de production capitaliste, l’exploitation. Le concept de cycle de luttes définit en ensembles historiques particuliers la pratique du prolétariat en tant que terme spécifique de cette contradiction, pôle d’une totalité, par lequel cette totalité produit son dépassement au travers de chacune de ses phases et de l’ensemble de leur succession. »

15 Pour une définition rigoureuse de celui-ci : voir la partie suivante.

16 On sait qu’historiquement ont été attribuées au prolétariat les catégories de race et de sexe (un prolétaire, c’est d’abord un ouvrier urbain blanc), alors même que la composition réelle des prolétariats occidentaux était et reste marquée par la part sans cesse croissante de femmes et de personnes racisées dans ses rangs. Les luttes pures et authentiquement « prolétariennes », c’étaient donc celles où les intérêts des prolétaires femmes et/ou racisé·es n’étaient pas pris en charge en tant que tels.

17 Lénine, Ce que sont les «Amis du peuple», Œuvres, t. I, Éd. sociales / Éditions du Progrès, 1966, p. 325. (Nos italiques).

18 Lénine, À propos de la question dite des marchés, op. cit., t. I, p. 138.

19 Lénine, Le contenu économique du populisme, op. cit., t. I, p. 502. « Dans l’économie paysanne est apparue très nettement la différenciation des paysans en une bourgeoisie rurale et un prolétariat. »

20 Par ce concept – dont nous devons l’essentiel de l’élaboration à TC –, nous désignons la synthèse des transformations des conditions de la reproduction du capital ainsi que celles de la lutte entre le prolétariat et le capital, résultant d’une crise majeure du rapport social capitaliste. Là-dessus, cf. Simon, op cit., pp. 32-40.

21 Marx, Théories sur la plus-value, t. I, Éd. sociales, 1974, p. 242 et suiv. Dans ce passage, Marx discute notamment la thèse selon laquelle cette tendance ne ferait pas diminuer la population occupée à la production, puisque la part libérée par l’introduction de nouvelles machines serait déplacée vers la construction de ces mêmes machines. Or, il montre que ce capital variable libéré ne peut être réinvesti dans sa totalité, la demande constante de capital variable ne peut être maintenue, qu’à la condition qu’il y ait un investissement beaucoup plus important de capital constant qu’auparavant – ce qui ne fait que confirmer la tendance, induite par l’augmentation de la productivité, à la diminution relative du prolétariat par rapport aux autres classes.

22 Au niveau international, il faut évidemment ajouter à cette contre-tendance celle provoquée par l’action dissolvante du capital sur les structures sociales qui lui sont étrangères (impérialisme). Dans ce cas, le prolétariat mondial s’accroît à la fois relativement et absolument, mais cet accroissement est lui-même conditionnel à l’existence de structures hétérogènes, c’est-à-dire de rapports de production précapitalistes.

23 OCDE (2011), Statistiques de la population active en 2010, Éditions OCDE, p. 30 et suiv. Par exemple, pour les pays du G7, il y avait, en 1986, 86 M de personnes œuvrant dans l’industrie (31,6% de la population) contre 73 M en 2009 (21,9%) et en agriculture, 14 M (5,3%) contre 8 M (2,3%). Inversement, pour les personnes œuvrant dans le secteur des services, toujours pour les pays du G7, on passe de 172 M en 1986 (63,1%) à 254 M en 2009 (75,8%). Bien qu’on ne puisse simplement opposer les catégories d’industrie et d’agriculture à celle des services comme on oppose le travail productif au travail improductif, elles constituent un indice fiable de la diminution du poids démographique de la partie productive de la population au détriment de celle improductive.

24 Marx et Engels, Manifeste du Parti Communiste dans Œuvres choisies en trois volumes, t. I, Éditions en langues étrangères de Pékin, 1978, p. 112.

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